L’économie de la fonctionnalité représente une mutation invisible mais très profonde du capitalisme moderne. Elle déplace le centre de gravité de la valeur depuis la possession matérielle vers l’usage, la durabilité et la performance. Pour bien la comprendre, il faut connaitre ses origines industrielles, analyser les courants intellectuels qui l’ont façonnée et examiner ses développements récents. Cette approche trouve son origine dans les contradictions du capitalisme industriel actuel. Issue d’une réflexion de fond concernant le cadre productiviste de la révolution industrielle, elle ne la renie pas mais propose de la transformer radicalement. L’économie de la fonctionnalité reprend les mécanismes du marché et de la création de valeur mais en déplaçant leurs objectifs vers la performance durable, l’amélioration continue et la maîtrise des flux de matière. En ce sens, elle pourrait presque constituer une version durable du capitalisme. Mais cela demanderait de remplacer la logique de croissance par accumulation par un processus de capitalisation croissante de l’efficacité, de la productivité et de la durabilité. L’économie de la fonctionnalité reformule donc la recherche du profit autour de la performance dans la durée. Elle maintient les principes de l’échange marchand tout en intégrant des contraintes fortes en matière de ressources, de fonctionnement et d’énergie. Certains chercheurs contemporains, comme Franck Aggeri et Kate Raworth, évoquent cette transformation comme l’émergence d’un capitalisme régénératif plutôt qu’extractif.

Adam Smith, David Ricardo et Karl Marx décrivirent les bases d’une économie dans laquelle la valeur dérivait du travail et de la production matérielle, mais chacun formula cette idée selon des principes distincts. Smith vit dans la division du travail la source de la productivité et considérait que la valeur d’un bien provenait du travail nécessaire à sa production. Ricardo approfondit cette approche en expliquant que la valeur dépendait du temps de travail socialement nécessaire pour produire une marchandise. Marx transformera cette théorie en un outil critique en montrant que la valeur d’échange reposait sur le travail abstrait et que cette organisation créait une dynamique d’accumulation du capital. Ces conceptions formèrent le socle global du raisonnement économique moderne et posèrent les fondements de la réflexion sur la valeur d’usage et la valeur d’échange. John Maynard Keynes mit plus tard en évidence la dépendance du système industriel à la demande, tandis que Thorstein Veblen montra comment la consommation était essentielle au modèle capitaliste. Il considérait qu'elle servait de signal social bien plus que d’expression d'une réelle utilité. Ces fondateurs dessinaient un modèle exploitant la possession et la production de masse. La richesse se mesurait alors à l'aune de la production et des volumes d’échange de biens. Dans cet univers, la transaction l’emportait sur l’usage. Après la Seconde Guerre mondiale, la société de consommation amplifia cette logique et la croissance reposa exclusivement sur le renouvellement rapide des biens matériels.

Cette évolution transforma également la définition de l’innovation. Elle était initialement conçue comme une réponse technique à des besoins identifiés. Elle devint pourtant l’un des principaux moteurs autonomes de la croissance et de la consommation. Elle fut progressivement institutionnalisée comme un instrument économique destiné à stimuler la demande en multipliant les nouveautés, au détriment de la durabilité. La logique d’obsolescence et de cycles accélérés de renouvellement technologique structurera l’ensemble des industries. L’innovation fut donc un outil de captation de valeur et de différenciation concurrentielle. Cette transformation a profondément marqué la culture industrielle et continue d’influencer la manière dont les entreprises conçoivent aujourd’hui la valeur.

Les crises énergétiques des années 1970 et les limites écologiques mises en évidence par le Club de Rome provoquèrent une première inflexion. Nicholas Georgescu Roegen expliqua alors que toute activité économique suit le principe d’entropie issu de la thermodynamique. Chaque production transforme des ressources disponibles et ordonnées en déchets dispersés et moins utilisables. En d’autres termes, plus une économie réalise des biens, plus elle dégrade de manière irréversible l’énergie et la matière dont elle dépend. Ainsi, la croissance productiviste illimitée est physiquement impossible, car elle suppose des ressources et une énergie infinies, ce que le monde réel ne peut offrir. Herman Daly prolongera cette réflexion en établissant la théorie d’une économie matérielle stationnaire qui privilégierait la valeur d’usage sur la quantité produite. Son approche consistait à limiter le niveau global de production afin de maintenir l’équilibre entre l’activité économique et la capacité régénérative des écosystèmes. Pour Daly, l’objectif n’était pas de freiner l’économie mais d’en optimiser la structure interne en intégrant toutes les contraintes physiques. Il proposait ainsi une économie dans laquelle le capital naturel devait être préservé en privilégiant une croissance qualitative remplaçante de la croissance quantitative. Walter Stahel proposa ensuite une économie de la performance dans laquelle l’entreprise garderait la propriété du bien et facturerait son usage. Ce modèle visait la durabilité, la maintenabilité accrue, la réutilisation et un alignement avec les limites environnementales. C'est ce qui devint la matrice de l’économie circulaire ou de fonctionnalité contemporaine. Amory et Hunter Lovins renforcèrent alors cette approche en plaidant pour une multiplication par quatre de la productivité des ressources grâce à l’efficacité d'emploi et à des approches de conception systémique.

L’ouvrage « L’économie de la fonctionnalité : une voie nouvelle vers un développement durable », publié en 2011, constitue en Europe l’une des premières tentatives pour théoriser et opérationnaliser l’économie de la fonctionnalité de manière systématique. Il occupe une position charnière entre la recherche académique et les expérimentations territoriales (IEEFC). L’approche défend l’idée que la création de valeur ne peut plus reposer sur la seule production de biens. Elle doit désormais s'orienter vers la conception et la mise en œuvre de solutions intégrées associant biens et services dans une logique d’usage contractualisé. Cette approche suppose la mise en place d’un découplage entre croissance économique et consommation de ressources, en liant la performance économique à la performance opérationnelle. Les principes exposés considèrent que l’économie de la fonctionnalité n’est pas un simple prolongement du modèle industriel, mais une recomposition complète de la logique de l’entreprise. La valeur d’usage y remplace alors la valeur de production, et la durabilité devient un facteur de compétitivité et d’économies. Sur le plan théorique, ce livre établit les fondations de la pensée économique servicielle en la reliant à la sociologie des organisations, à l’économie institutionnaliste et aux théories de la coopération. Il s’agit, ni plus ni moins, d’un changement de paradigme dans lequel l’économie est un système de circulation d’usages et de compétences.

Aujourd’hui, l’économie de la fonctionnalité constitue autant un modèle économique, un cadre stratégique de transformation qu'un espace de définitions organisationnelles et managériales. Elle se manifeste dans la mobilité partagée, les contrats de performance énergétique ou les plateformes d’usage collectif. La recherche a clarifié la portée systémique de cette approche en la reliant à la transformation structurelle de la production, de la mesure économique et de la responsabilité environnementale. Le modèle repose sur la rationalisation des cycles de vie, la réduction des flux de matière et la valorisation de la performance d’usage comme indicateur central de compétitivité. De grandes entreprises industrielles en ont fait un levier stratégique. Chez Michelin, le programme Tire-as-a-Service associe fourniture, entretien, recyclage et optimisation des pneus pour le transport de marchandises et la gestion de flotte professionnelle. Il constitue un laboratoire stratégique pour le groupe et un exemple emblématique de transition vers la logique servicielle dans laquelle Michelin facture le kilomètre parcouru plutôt que le pneu. Xerox facture la copie plutôt que la machine avec un modèle différencié selon les segments de clientèle. Pour les grandes entreprises et les administrations, Xerox propose des contrats de gestion documentaire intégrée comprenant maintenance, approvisionnement en consommables et recyclage des équipements. Ce modèle repose sur la performance d’usage mesurée en volume de copies et en disponibilité du service. Pour les PME et le grand public, la vente d’appareils et de services associés reste majoritaire, montrant que la logique servicielle n’est pas encore généralisée à l’ensemble du groupe. Rolls Royce vend des heures de fonctionnement préférentiellement à des moteurs selon un modèle baptisé Power by the Hour. Ce service s’adresse principalement aux compagnies aériennes et aux opérateurs de transport aérien qui achètent ainsi une disponibilité garantie plutôt qu’un moteur en propriété. Rolls Royce assure la maintenance, la surveillance à distance, la réparation et le remplacement des composants, facturant selon le nombre d’heures de vol effectif. Cette approche optimise les coûts pour les clients tout en stabilisant les revenus du constructeur. Elle n’est pas encore généralisée à l’ensemble de ses divisions industrielles, mais elle représente le cœur de la stratégie de services aéronautiques du groupe et un exemple emblématique d’économie de la fonctionnalité appliquée à la haute technologie.

Schneider Electric développe des solutions de gestion énergétique vendues sous forme de service, principalement destinées aux grandes entreprises industrielles, aux bâtiments tertiaires et aux opérateurs d’infrastructures critiques. Ces offres, regroupées sous le programme EcoStruxure, combinent logiciels de supervision, capteurs connectés et maintenance prédictive afin d’optimiser la consommation d’énergie et la disponibilité des équipements. Ce modèle repose sur des contrats pluriannuels basés sur la performance énergétique réelle plutôt que sur la vente d’équipements isolés. Il n’est pas encore généralisé à l’ensemble du portefeuille de Schneider Electric, mais il constitue le cœur stratégique de ses solutions de services numériques, représentant une transition progressive vers une économie de la fonctionnalité pleinement intégrée. Signify, anciennement Philips Lighting, commercialise la lumière comme un service selon le modèle Light-as-a-Service. Ce modèle cible principalement les grands bâtiments tertiaires, les sites industriels, les collectivités locales et les opérateurs d’infrastructures urbaines souhaitant moderniser leur éclairage tout en réduisant leurs coûts énergétiques. L’entreprise ne vend plus les luminaires mais garantit un niveau de performance lumineuse et une efficacité énergétique mesurable. Les contrats incluent la conception du système, son installation, sa maintenance, sa gestion intelligente et le recyclage en fin de vie. Ce modèle s’applique aujourd’hui dans des projets d’envergure tels que les aéroports, les zones portuaires et les campus universitaires. Il n’est pas encore généralisé à tous les marchés de Signify mais représente un axe stratégique majeur dans sa transition vers l’économie de la fonctionnalité. Chez Volvo, le programme Care by Volvo s’adressait aux particuliers et aux entreprises et incluait véhicule, entretien, assistance, assurance et gestion kilométrique avec engagement flexible. Ces dispositifs traduisaient une bascule vers la valorisation de la disponibilité et de la mise à jour logicielle continue plutôt que de la propriété. Ce programme a été interrompu en 2024 face à une fronde générale des revendeurs de voitures ! Ces exemples illustrent le début d'une mutation concrète du capitalisme centré sur la propriété privée des biens matériels comme source de valeur et de distinction sociale vers une logique de service et de durabilité.

Aujourd’hui, l'économie de la fonctionnalité entretient un lien étroit avec la question de la souveraineté. En cherchant à relocaliser la valeur autour de l’usage et de la performance, elle renforce les capacités d’autonomie économique, technologique et énergétique des territoires. Sur le plan économique, ce modèle réduit la dépendance aux chaînes d’approvisionnement mondialisées en favorisant la production locale de solutions intégrées plutôt que l’importation de biens standardisés et surtout de matières. Les entreprises y développent des écosystèmes territoriaux dans lesquels la proximité entre conception, maintenance, réemploi et utilisation garantit une meilleure résilience face aux crises logistiques ou géopolitiques. Sur le plan technologique, l’économie de la fonctionnalité valorise la maîtrise des infrastructures, des données et des compétences. Enfin, sur le plan énergétique, ce modèle contribue directement à l’autonomisation en réduisant la consommation de ressources, en améliorant l’efficacité des systèmes et en encourageant les circuits courts de production et de maintenance. En ce sens, l’économie de la fonctionnalité ne se limite pas à une innovation organisationnelle. Elle propose une nouvelle forme de puissance économique fondée sur l’autonomie d’action, la capacité d’entretien des infrastructures et la stabilité des flux essentiels. Elle prépare ainsi les conditions d’une souveraineté, si ce n'est régénérative, de fait dans laquelle la durabilité devient un attribut central et un objectif de l’indépendance.

La croissance, dans ce contexte, ne peut plus se comprendre comme une augmentation continue des volumes produits. Il devient absolument nécessaire de concevoir un indicateur économique qui ne se limite plus à mesurer la production matérielle. Un PIB révisé pourrait évaluer la valeur d’usage créée, la performance des services, la durabilité des processus productifs et la qualité des interactions économiques. Ce nouvel indicateur intégrerait des dimensions telles que la productivité énergétique, la circularité des flux de matière, la performance environnementale et la contribution à la stabilité systémique. Une telle approche permettrait d’apprécier la richesse réelle générée par l’économie de la fonctionnalité, sans confondre croissance et accumulation de biens physiques.

Dans ce cadre, la valeur économique ne serait pas non plus appelée à diminuer. Même si la production matérielle décroît, la valeur monétaire globale pourrait croître, grâce à la montée en puissance des services, des contrats de performance et des modèles d’abonnement. La dynamique d’innovation et de concurrence continuerait d’alimenter la création de valeur, mais sous une forme différente, fondée sur l’efficience, la fiabilité et la continuité d’usage plutôt que sur le volume de production. Cette évolution traduirait un basculement de la valeur vers l’immatériel et le fonctionnel, pour lequel la croissance du revenu économique proviendrait de l’optimisation, de l’amélioration et de la durabilité plutôt que de l’expansion matérielle. La croissance traduirait alors la capacité d’un système à produire une valeur d’usage en amélioration continue en employant moins de matière et moins d’énergie. Elle s’évaluerait par la réduction de l’intensité carbone, l’allongement du cycle de vie des produits, la rentabilité issue de la mutualisation des usages, la circularité de la matière et la limitation de l’entropie. Les indicateurs pertinents deviendraient la productivité matière énergie, la balance énergétique nette et la performance des actifs circulaires. Cette approche définirait une croissance d’efficience qui repose sur la rationalisation des cycles productifs et l’intégration de toutes les externalités dans les calculs économiques. Elle exprimerait la capacité d’un système productif à maintenir durablement sa performance tout en minimisant les flux physiques et énergétiques et en augmentant la proposition de services.

Ces transformations de la production et de la valeur entraînent également d’autres mutations. Le travail, au-delà de se réapproprier les étapes de fabrication dans des usines de proximité, se développera dans les métiers de la maintenance, de la conception, de l'exploitation, de la coordination et de la relation de service. Cela transformera en amont la manière même de concevoir les objets et les systèmes techniques. La conception deviendrait bien plus complexe, requérant des connaissances accrues pour l'orienter vers la modularité, la réparabilité, le réemploi et la durabilité. Les choix de design et de matériaux devront anticiper la maintenance et le cycle de vie complet, intégrant dès l’origine la logique d’usage plutôt que la logique de renouvellement. Dans cette configuration, la productivité ne s’évaluerait plus à la quantité d’unités produites ou aux heures passées, mais à la qualité du service rendu et à la stabilité du système dans le temps.

Cette mutation modifie la structure des compétences. Le travail industriel doit s'étendre avec des activités d’interface, d’analyse de données, d’optimisation énergétique, de gestion des matériaux et de pilotage de systèmes complexes, ce qui impose un renforcement massif de la recherche fondamentale. Les avancées nécessaires en science des matériaux, en énergétique, en modélisation des systèmes et en intelligence artificielle deviennent des conditions structurelles de réussite de l’économie de la fonctionnalité. L’innovation ne peut plus se limiter à l’amélioration des procédés existants mais doit s’appuyer sur une compréhension approfondie des principes physiques, chimiques et informatiques qui sous-tendent la performance durable. La valeur économique du travail repose alors sur la capacité à améliorer de manière continue l’efficience des ressources et à prolonger longtemps la durée d’usage des biens.

Cette transition vers l’économie de la fonctionnalité mobilise également des dimensions financières, institutionnelles et culturelles encore peu explorées. Sur le plan financier, la mutation des modèles économiques impose de nouveaux instruments d’investissement et de mesure de la valeur. Les marchés de capitaux doivent apprendre à évaluer la rentabilité à long terme de contrats de performance et à intégrer la valeur d’usage dans leurs modèles de risque. Les institutions bancaires et les fonds d’investissement durables commencent à concevoir des outils adaptés, comme les obligations vertes, les contrats à impact ou les fonds à performance environnementale garantie. Cette évolution traduit un glissement de la logique spéculative vers une logique de rendement régulier et mesurable dans le temps.

Sur le plan institutionnel, la fiscalité, la comptabilité et les normes juridiques doivent évoluer pour accompagner la transition d’une économie de la possession vers une économie de l’usage. La location, la mutualisation et la maintenance prolongée exigent de nouveaux cadres de responsabilité et de propriété. Les politiques publiques européennes, à travers les directives sur l’économie circulaire et la taxonomie verte, amorcent ce changement mais de manière encore timide et trop fragmentée.

Enfin, la mutation est culturelle. Les comportements de consommation et la perception sociale de la valeur évoluent lentement. Le passage de la propriété à l’usage demande une rééducation des pratiques et des représentations. L’attachement symbolique à la possession demeure fort dans de nombreux secteurs. L’économie de la fonctionnalité suppose donc une transformation des mentalités, dans laquelle la satisfaction résulte de la performance et de la disponibilité plutôt que de l’acquisition. Ce basculement culturel constitue l’une des conditions majeures de stabilisation d’un capitalisme durable.

Tag(s) : #Souverainete, #Performance, #Innovation
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