Dans nos sociétés contemporaines, l’innovation est devenue un impératif catégorique. Elle sature les discours économiques, envahit les politiques publiques, alimente les imaginaires entrepreneuriaux. Pourtant, si elle est partout invoquée, elle demeure rarement interrogée ! C’est à ce déplacement du regard que s’attelle Franck Aggeri dans un ouvrage salutaire, en formulant une question aussi simple que décisive. « L’innovation, mais pour quoi faire ? ».

Ce que révèle cette interrogation, c’est la nécessité d’extraire l’innovation de l'évidence dans laquelle elle est enfermée. Parce que ce qui s’impose aujourd’hui comme une vertu cardinale a connu une histoire plutôt sinueuse. Il fut un temps, rappelle Franck Aggeri, durant lequel innover signifiait transgresser et renvoyait à la dissidence, au désordre, à la subversion de l’ordre établi. Dans les régimes politiques et religieux prémodernes, l’innovation était suspecte, car elle remettait en cause des normes jugées sacrées ou naturelles. Elle était perçue comme une menace plutôt que comme une promesse. Ce n’est qu’à partir du XVIII siècle, avec l’avènement des Lumières et l’irruption d’une pensée du progrès, que l’innovation commence à se transformer en principe positif. Mais, cette revalorisation restera toutefois très limitée. C’est véritablement au XX siècle, avec l’œuvre de Joseph Schumpeter, que le concept acquiert sa centralité. L’innovation devient alors le cœur dynamique du capitalisme, définie comme la capacité de « rupture créatrice » qui fonde la croissance et régénère les structures économiques. L’entrepreneur schumpétérien est censé incarner ce vecteur de changement, à la fois visionnaire et perturbateur. Cette bascule constitue, selon Franck Aggeri, le moment fondateur du mythe contemporain de l’innovation. Parallèlement à cette requalification intellectuelle, le mot s’institutionnalise. À partir des années 1960, les politiques publiques de R&D, les outils de gestion de l’innovation, les modèles d’analyse techno-économique se multiplient. L’innovation devient mesurable, pilotable, objectivable. Elle entre dans les tableaux de bord des gouvernements et des entreprises. Elle devient une norme, un indicateur de performance, un critère de compétitivité. Enfin, dans les années 1980 à 2000, l’essor des industries numériques, la globalisation financière et la rhétorique du changement permanent renforcent cette position centrale.

Ce n’est donc que progressivement, à la faveur d’un basculement de la modernité occidentale, que les principes de l'innovation ont été sacralisés au point de devenir synonyme de progrès et d’émancipation. Toutefois, ce cadre est loin d’être neutre, car il transporte une certaine vision du monde, une économie politique bien précise et une anthropologie implicite du sujet innovant, souvent réduit à l’entrepreneur individuel, libre et réputé rationnel.

Franck Aggeri montre comment cette conception de l’innovation a été graduellement consolidée par l’institutionnalisation de dispositifs de soutien à la recherche et au développement. Prirent ensuite le relais, une montée en puissance du management de l’innovation dans les grandes entreprises et, plus récemment, la fascination construite de toutes pièces pour les startups, les ruptures, les discontinuités. Tout un appareil idéologique, soutenu par des récits, des indicateurs, des politiques publiques, a fait de l’innovation la solution à tous les problèmes. Le chômage, la croissance, la transition énergétique, la santé publique, l’éducation, la démographie, tout devrait se résoudre par la magie de l’innovation. Ce consensus, fondé sur l’adhésion à des technologies porteuses de promesses, interdit presque toute mise en débat. Il produit un imaginaire de l’innovation comme progrès linéaire, comme évidence performative, comme réponse évidente et sans question.

Mais, en soustrayant ses effets supposés à toute évaluation critique, cette innovation prométhéenne masque ses externalités et, à la longue, finit par montrer des conséquences indésirables notoires. L’auteur dévoile avec précision les formes croissantes de désajustements que produit l’innovation contemporaine. Les promesses d’un monde meilleur cohabitent désormais avec la multiplication des crises écologiques, sociales, sanitaires et individuelles. Les innovations managériales dégradent le sens du travail. Les innovations technologiques accélèrent l’obsolescence, fragmentent les corps sociaux, accentuent la dépendance à des dispositifs opaques, voire nocifs. Les innovations financières, quant à elles, participent à l’instabilité des marchés, à l’exacerbation des inégalités, à la privatisation de la gestion des risques. Il y a là un paradoxe saisissant. L’innovation est devenue une réponse automatique et non concertée, alors même qu’elle engendre très souvent les problèmes qu’elle prétend résoudre.

Il ne s’agit pas de rejeter l’innovation, ni de verser dans la nostalgie d’un ordre technique antérieur. Il s’agit de re-politiser l’innovation, de la resituer dans un espace de délibération collective. Franck Aggeri propose d’en finir avec l’illusion de neutralité, car toute innovation est un fait social, porteur d’une vision du monde, d’intérêts divers et de valeurs qui formalisent et qui encadrent. Innover, ce n’est jamais simplement introduire une nouveauté technique. C’est modifier des rapports sociaux, redistribuer des asymétries de pouvoir, redéfinir des usages, affecter des milieux de vie. C’est pourquoi il importe de sortir du régime de l’innovation autonome et autojustifiée, pour construire une innovation explicable, justifiable, responsable et orientée. Par ailleurs, il ne suffit plus qu’une innovation soit performante pour être légitime. Encore faut-il qu’elle réponde à un besoin socialement défini, qu’elle fasse l’objet d’une régulation, qu’elle soit accompagnée d’une vigilance éthique et démocratique.

Cette vision trouve des alliés solides chez plusieurs penseurs contemporains. Bernard Stiegler défend l’idée que la technique est un pharmakon. C'est simultanément un poison et un remède qui produit des effets d’appauvrissements cognitifs si elle n’est pas ancrée dans des dispositifs de suivi et de délibération. Dans « La technique et le temps », il rappelle que toute technique engage une transformation de notre rapport au monde, et que la gouvernance de l’innovation suppose une attention à ses effets sur les structures attentionnelles, sociales et psychiques. Benjamin Coriat, quant à lui, voit dans l’économie des communs un levier pour penser une innovation collaborative, ouverte, orientée vers l’utilité sociale plutôt que vers la rente privative. Dans « Le retour des communs », il montre que des formes d’innovations fondées sur la coopération entre pairs permettent d’échapper aux logiques extractives et d’ancrer les transformations techniques dans les besoins réels des collectifs concernés. Même Joseph Schumpeter, souvent perçu comme le chantre de l’entrepreneuriat capitaliste, propose un point d’appui extrêmement utile. Il reconnaît dans « Capitalisme, socialisme et démocratie » que l’innovation entraîne des pertes économiques et sociales majeures, qu’elle provoque des destructions qui ne sont pas toujours compensées. Son modèle de destruction créatrice exprime clairement qu’une innovation non régulée peut être plus destructrice que productrice. Il est primordial de rappeler que le discours dominant actuel a largement neutralisé la dialectique de Joseph Schumpeter. Il a repris la valorisation de l’innovation sans en retenir les avertissements. Il a transformé un modèle analytique, critique et historiquement situé en un impératif normatif.

Toutefois, Joseph Schumpeter reste fondamentalement attaché à la dynamique du capitalisme fondée sur la compétition et le leadership individuel. Il ne remet pas en cause la finalité marchande de l’innovation, ce que critique explicitement Franck Aggeri. Bernard Stiegler va plus loin en affirmant que seule une rupture avec l’organologie capitaliste restaurerait les conditions d’une innovation émancipatrice. À ce titre, l’auteur plaide pour une réorientation profonde des politiques d’innovation. Il ne s’agit plus de maximiser la productivité ou d’exploiter sans limites les potentiels du numérique. Il s’agit de définir collectivement ce que nous voulons transformer, de ralentir pour mieux choisir, de hiérarchiser les priorités. Innover autrement, c’est refuser la fuite en avant. C’est accepter la sobriété comme horizon, non comme contrainte punitive, mais comme condition d’un monde vivable et humain. Cela implique aussi de reconnaître que les innovations les plus désirables ne sont pas nécessairement spectaculaires. Elles peuvent être discrètes, incrémentales, sociales, organisationnelles, locales. Il plaide pour la création d’un droit à l’innovation lente, d’un droit à l’expérimentation prudente, d’un droit de refus des formes d’innovations jugées toxiques. Ce qui suppose de réhabiliter la question des finalités. L’innovation ne doit pas être conçue comme un processus technique orienté par le marché et la rentabilité pour les plus nantis, mais comme un engagement politique orienté par des valeurs, des besoins et des choix.

L’enjeu est donc de construire un nouvel imaginaire dans lequel innover ne signifierait pas conquérir de nouveaux marchés, mais contribuer à l’équité, à la soutenabilité, au bien commun. Cela suppose une redistribution des capacités d’agir, une ouverture des processus d’innovation à des acteurs multiples, à des formes de connaissance hétérogènes, à des expériences situées. Une démocratie technique ne peut pas se contenter de comités d’experts. Elle suppose la reconnaissance des savoirs profanes, la mise en débat des hypothèses, la pluralité des voies d’expérimentations. En d’autres termes, l’innovation ne doit plus être le monopole des ingénieurs, des économistes et des élites autodéterminées.

En guise d’illustration, on pourrait opposer deux images. Celle de la Silicon Valley, territoire symbolique d’une innovation accélérée, financiarisée, colonisatrice, et celle d’une coopérative de territoire qui développe des solutions adaptées aux contraintes locales. D’un côté, l’innovation comme puissance qui impose, qui remodèle sans concession et qui s'affranchit des lois. De l’autre, l’innovation comme capacité de transformation située, qui négocie, qui s'interroge et qui s'adapte. Le choix n’est pas technophobe. Il est politique. Il ne s’agit pas de ralentir pour freiner le progrès, mais de ralentir pour mieux orienter les transformations.

Le livre de Franck Aggeri n’est donc pas un réquisitoire contre l’innovation. C’est une invitation à la concevoir autrement, dans un monde dans lequel l’urgence écologique, la fragmentation sociale, l'explosion des inégalités exigent de remettre en cause les mythes qui nous gouvernent. Il appelle à une innovation désacralisée et rendue à sa dimension humaine, collective, responsable. Une innovation qui ne s’impose pas, mais qui s’expose, qui ne séduit pas, mais qui discute, qui ne s’accélère pas, mais qui se partage. Une innovation à hauteur d’homme et à la hauteur des enjeux de la planète.

Tag(s) : #Innovation, #Anthropocène, #Société
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