L’Europe aime encore se raconter comme le lieu où l’humain aurait appris à se reconnaître lui-même. Elle se donne volontiers pour matrice originelle de la dignité, de la raison, de l’émancipation et du progrès. Elle parle au nom de l’universel comme si cet universel lui appartenait de droit et de fait. Pourtant, ce récit ne résiste pas à l’examen et l’humanisme européen ne relève pas d’une simple célébration de l’homme. Il a aussi constitué une politique de classement, une machine de hiérarchisation, un principe de légitimation de la domination et, plus profondément encore, un dispositif de définition systématique du savoir, du progrès et, par conséquent, de la nouveauté.
C’est ce visage occulté qu’il faut désormais regarder en face. Il ne s’agit ni de se complaire dans la démystification, ni d’ajouter une dénonciation morale à tant d’autres, mais de reconnaître que cette histoire continue de peser lourdement sur le présent européen. Le problème dépasse la mémoire. Il est dorénavant stratégique. L’Europe subit le coût des violences qu’elle a accompagnées ou justifiées, mais elle paie aussi un lourd prix intellectuel. Celui d’un cadre qui a longtemps prétendu dire ce qu’est l’humain, ce qu’est la civilisation, ce qu’est l’histoire, et donc ce qu’est la « véritable » innovation digne de ce nom.
Il faut d’abord sortir d’un contresens pour analyser la situation. Comme le rappellent les synthèses de référence sur l’humanisme et ses prolongements, le terme renvoie à une configuration historique et intellectuelle précise liée à l’humanitas. Il s'adosse à la redécouverte des lettres antiques et à une certaine idée de la dignité humaine, plutôt qu’à une simple bienveillance abstraite envers l’homme. L’humanisme européen ne désigne donc pas une vague morale de la dignité. Il établit une construction historique précise. Depuis la Renaissance jusqu’aux Lumières, puis lors de la période de « modernité » politique européenne, s’est progressivement imposée une certaine représentation de l’humain. Présentée comme universelle, elle prit dès le départ les traits d’un individu bien spécifique, masculin, européen, propriétaire, lettré, rationnel, autonome et politiquement « apte » à gouverner. C’est cette figure-là qui a porté l’essentiel du mouvement, qui en a formulé les normes, qui en a contrôlé les institutions, qui en a distribué les promesses et les exclusions. Cette vision de l'élévation de l’humain a sans doute produit des évolutions majeures dans l’histoire des idées. Elle a, par exemple, valorisé l’éducation, la formation du jugement, l’exercice de la critique, l’idée même que l’homme pouvait se former, s’arracher à la pure répétition et prendre en charge son destin. Mais cette formulation glorieuse dissimula aussi une question plus décisive. Quel humain était réellement visé par cet humanisme proclamé universel ?
Cette question était et reste aujourd’hui fondamentale car l’universel européen ne s’est jamais déployé dans un vide historique. Des travaux de référence sur le colonialisme, par exemple, rappellent précisément que l’expansion européenne ne s’est pas limitée à une domination territoriale ou économique. Elle a aussi imposé des hiérarchies politiques, juridiques et culturelles durables, au point de structurer les catégories représentant l’essentiel et ce qui devait être rejeté en périphérie pour en restreindre l’influence. L’humanisme européen s’est affirmé dans des sociétés qu'elle a traversées via l’empire, le commerce, l’esclavage, la mission « civilisatrice », la hiérarchisation raciale et la mise sous tutelle des peuples. Ce processus s’est donc présenté comme le porte-parole de l’humanité tout en réservant, dans les faits, la pleine incarnation du sujet universel à certains hommes bien précis. Les femmes, comme d’autres figures maintenues à la périphérie du sujet souverain, furent incluses dans l’humanité abstraite. Mais, elles demeurèrent particulièrement exclues de sa pleine traduction politique, civique, intellectuelle et historique. Cela confirme les grandes synthèses sur la philosophie féministe et sur les conceptions modernes du soi lorsqu’elles montrent combien le sujet prétendument universel de la modernité fut en réalité socialement et sexuellement situé. L'humanisme a ainsi produit « de l’universel » tout en organisant des degrés multiples d’accès à l’universel.
Ce point de départ constitue beaucoup plus qu’une contradiction morale. Il installe la projection d'une finalité et d'une organisation du monde. L’humanisme européen a historiquement fonctionné comme un universel de surplomb. Son geste le plus constant a consisté à universaliser une expérience très spécifique, une histoire bien précise, une vision anthropologique très particulière, puis à présenter cet amas comme la forme normale de l’humain. Dès lors, ce qui ne lui ressemblait pas pouvait être déclaré en retard, incomplet, immature, archaïque, superstitieux, irrationnel ou tout simplement « hors » de l’histoire véritable. Cette démarche passée a eu des effets politiques, sociologiques et humains immenses. Une fois l’Europe installée dans la position de celle qui définissait la « normalité », elle a pu définir corrélativement le civilisé et l’incivilisé, le développé et l’attardé, le rationnel et l’irrationnel, le moderne et le coutumier. Elle a alors conquis le pouvoir de dire ce qui comptait comme monde valable, comme organisation légitime, comme savoir digne d’être transmis, comme progrès réputé authentique. La colonisation qui s’en est suivie a donc été militaire, économique, administrative et épistémique. Cette dimension épistémique apparaît avec une netteté particulière dans la critique fanonienne de l’ordre colonial et dans les analyses de la race comme construction philosophique et politique de la modernité de l’époque. Elle a consisté à imposer des catégories de perceptions et des hiérarchies de validité. Derrière les récits de découverte, d’éducation ou de civilisation, l’Europe a activement promu une police du vrai ainsi qu’une grammaire définissant ce qui était avancé et central. Elle a reconnu certains savoirs comme sciences, certaines techniques comme innovations, certaines institutions comme signes de maturité historique, tout en rabattant d’autres formes d’intelligence comme relevant du registre du local, du traditionnel ou du magique.
Ces éléments sont capitaux pour notre présent et notre avenir. Ils permettent de comprendre que, dans ce contexte historique bien précis, l’innovation, loin d’être une catégorie neutre, a toujours été considérée comme un élément clé d'un rapport de force global. Pendant plusieurs siècles, l’Europe a produit des innovations tout en s’arrogeant le droit de définir ce qui méritait d’être reconnu comme innovant. Elle a fabriqué les normes du nouveau et a fixé le vocabulaire légitime du progrès. Elle a distribué la valeur entre les inventions jugées créatrices d’avenir et les pratiques tenues pour résiduelles ou sans portée universelle. Cette logique ne s’est pas arrêtée avec la fin des empires coloniaux et a continué à structurer les hiérarchies internes du continent européen. Le pouvoir de définir l’innovation légitime a donc servi à disqualifier des savoirs extérieurs à l’Europe. Mais, inopinément, cela a aussi servi à sous-classer, à l’intérieur même de l’Europe, des formes d’inventions qui ne correspondent ni aux codes de la science instituée, ni aux canaux officialisés de consécration, ni aux figures reconnues de l’excellence.
Le raté européen sur le numérique en fournit un exemple particulièrement éclairant. Le fait même que le Web soit né au CERN avant de devenir l’une des matrices de la puissance mondiale confirme que l’Europe ne fut pas extérieure à cette révolution, mais qu’elle n’a pas su convertir cette antériorité en centralité stratégique durable. L’Europe n’a pas été absente de ses commencements. Elle a vu naître des initiatives, des communautés techniques, des logiciels, des fournisseurs de matériels, des expérimentations distribuées, des pratiques coopératives et des formes précoces d’inventivité informatique. Mais une part décisive de ce monde naissant fut tenue à distance des cercles de légitimité. Trop marginal, trop artisanal, trop autonome, trop peu conforme aux hiérarchies savantes, administratives et industrielles établies, il ne portait pas les signes habituels du sérieux historique. Cela ne relevait pas encore, à ses débuts, de la grande industrie, de la science consacrée ou de l’innovation telle que l’Europe avait appris à l’honorer. C’est là que le problème devint stratégique. Bien avant les questions ultérieures de données, de capital, de plateformes ou de souveraineté, l’Europe a manqué la portée historique du numérique parce qu’elle l’a disqualifié d’emblée. Elle a tardé à reconnaître comme décisives des formes d’innovations portées par des acteurs, des pratiques et des cultures techniques qui ne correspondaient pas à ses filtres traditionnels de légitimité. Un monde de programmeurs, de bidouilleurs, de communautés ouvertes, de logiques coopératives et de savoirs distribués est apparu comme périphérique, mineur, voire loufoque. Pourtant, il portait déjà en son sein une transformation majeure de l’économie, de la connaissance et du pouvoir.
Le retard n’a donc pas commencé avec l’échec à faire émerger des géants du numérique. Il a commencé bien plus tôt, dès les années 1970 et 80, dans une civilisation qui a cessé de savoir reconnaître comme historiquement centrales des innovations qui ne passaient ni par ses institutions nobles, ni par ses hiérarchies reconnues du savoir, ni par ses circuits habituels de validation. L’Europe a échoué à industrialiser le numérique. Plus en amont encore, elle a surtout échoué à lui accorder pleine dignité stratégique. Et, cet échec fut total, parce qu’il porta sur la qualification même de ce qui advenait. Cet exemple n’épuise cependant pas le problème. Il en révèle le mécanisme, un mécanisme qui a profondément affecté la manière dont l’Europe a pensé sa transformation historique dans des domaines bien plus larges que le seul numérique. On le retrouve, sous des formes différentes, dans les biotechnologies, dans certaines branches décisives des sciences des matériaux, dans les techniques de construction, dans la voiture électrique, et plus largement dans tous les champs dans lesquels l’Europe a tardé à reconnaître la portée stratégique de mutations qu’elle contribuait pourtant à amorcer. Les rapports européens eux-mêmes le montrent dans le cas des nouvelles techniques génomiques et des biotechnologies émergentes, dans lesquels la recherche existe, pour lesquels nos compétences sont réelles, mais dont le passage à l’échelle stratégique se fait plus volontiers ailleurs qu’en Europe. Le spatial mérite aussi d’être mentionné ici, tant le retard européen y est devenu visible. Les débats institutionnels eux-mêmes ont fini par l’admettre, qu’il s’agisse de la nécessité de garantir un accès autonome à l’espace après la crise des lanceurs européens ou de la reconnaissance par l’Union de dépendances critiques dans des technologies spatiales clés. Chaque fois, le schéma tend à se répéter. Des savoirs, des procédés, des objets ou des usages émergent. Ils déplacent en profondeur les bases de l’industrie, les dépendances, les chaînes de valeur, les infrastructures et jusqu’aux formes du pouvoir. Pourtant, tant qu’ils ne portent pas les signes habituels du sérieux historique, de la noblesse scientifique ou de la légitimité institutionnelle, ils demeurent sous-évalués, mal classés, tenus pour secondaires ou provisoires et donc ignorés.
Ce régime de légitimation a profondément affecté la manière dont l’Europe a pensé sa transformation historique. Elle a associé son propre développement à la marche générale de l’humanité. Elle a continué à confondre son devenir avec l'évolution du monde. Dès lors, innover revenait à avancer sur la ligne déjà tracée par la rationalité européenne, par son rapport à la science, à la technique, à l’État, au marché, au droit et à l’histoire. Le nouveau n’était pas seulement ce qui surgissait. Le nouveau devenait ce qui pouvait être homologué par ses critères d’intelligibilité. Il faut prendre le temps de bien mesurer la violence silencieuse que cette orthodoxie a imposée. En classant d’autres savoirs comme archaïques, en réduisant d’autres cosmologies à des survivances, en subordonnant d’autres rapports au vivant à l’horizon unique de sa maîtrise, l’Europe a dominé. Mais, elle a surtout réduit la diversité des manières d’habiter la terre, de concevoir le collectif, de penser le temps long, d’organiser les rapports entre humains et non-humains. Elle a converti une pluralité de mondes en matériaux de comparaison avec elle-même. L’un des effets les plus profonds de ce réductionnisme impacte donc profondément l’histoire de l’innovation. En effet, lorsqu’une civilisation s’autorise à discréditer les cadres de pensée extérieurs à sa propre trajectoire, elle détruit avec eux des ressources essentielles d’invention. Elle élimine des façons de considérer le vivant, la technique, la transmission, les communautés, la mesure, et l’interdépendance. Elle remplace une pluralité d’intelligences du monde par une métrique unique de ce qu’elle considère comme représentant le développement. À court terme, cette opération peut soutenir une formidable accumulation de puissance et d’expansion. À long terme, cette démarche rétrécit tellement le réservoir des futurs pensables que cela finit par faire sortir de l’histoire la civilisation concernée.
C’est pourquoi la critique de l’humanisme européen ne se réduit pas à une entreprise de culpabilisation. Son enjeu est plus décisif. Il s’agit de comprendre comment un cadre qui s’est voulu émancipateur a produit, dans le même mouvement, une réduction cognitive aussi significative et dommageable à l’avenir de l’Europe. En prétendant délivrer l’homme, l’Europe s'est assignée à résidence dans sa propre définition de l'humain. En prétendant universaliser la raison, elle a provincialement limité ses horizons à ses propres catégories. En prétendant ouvrir l’histoire, elle s'est fermée à la légitimité des futurs qui n'appartenaient pas à sa propre narration.
Le véritable problème, aujourd’hui, est que cette fermeture n’appartient pas uniquement au passé colonial. Elle continue à façonner le présent. L’Europe demeure tentée de lire le monde avec les catégories qui lui ont longtemps assuré sa position dominante. Elle continue à supposer que l’histoire du progrès a naturellement son langage, ses institutions, ses critères et ses indicateurs, tous provenant de son récit. Elle refuse de reconnaître que d’autres matrices intellectuelles, d’autres anthropologies et d’autres visions du devenir produisent désormais des formes de puissance, de cohérence collective et d’innovation que ses propres cadres ne savent ni saisir pleinement ni évaluer correctement. C’est précisément ce que Dipesh Chakrabarty a mis au jour en montrant comment l’Europe avait transformé sa propre trajectoire historique en norme implicite de l’histoire universelle. Le plus grave ne réside donc pas dans le mensonge sur le passé. Le plus dommageable tient au fait qu’il continue à limiter la capacité européenne à se penser autrement. Walter D. Mignolo a montré, de ce point de vue, que la « colonialité » ne constituait pas une simple survivance extérieure à la modernité occidentale, mais son état durable, celui qui continue d'organiser les hiérarchies du savoir, du temps et des organisations au présent. Notre civilisation, qui a longtemps défini pour les autres ce que devait être l’humain, éprouve désormais toutes les difficultés à renoncer à ce privilège qui ne lui est plus reconnu. Elle parle encore d’universel alors qu’elle devrait commencer par reconnaître la pluralité irréductible des univers humains. Elle parle encore de progrès comme d’une évidence alors qu’elle devrait réexaminer les conditions mêmes de sa légitimité. Elle parle encore d’innovation comme d’un impératif naturel alors qu’elle devrait interroger les cadres historiques qui ont fait de nombreuses nouveautés des impensés subis.
Le problème européen n’est pas affaire de seule mémoire. Il est de méthode. Il concerne la manière même dont l’Europe sélectionne ses questionnements, construit ses évidences, hiérarchise ses savoirs et projette son avenir. Tant qu’elle ne mettra pas en cause le faux universel qui a si longtemps soutenu sa puissance, elle demeurera prisonnière d’un imaginaire de la transformation qui l’empêche de se réinventer et de s’inscrire dans la modernité actuelle. Achille Mbembe a formulé cette bascule avec une netteté singulière lorsqu’il montre que l’Europe n’occupe plus le cœur naturel du monde qu’elle avait prétendu organiser, tout en continuant à raisonner depuis cette ancienne centralité symbolique et raciale. L’humanisme européen a promis l’émancipation. Il a aussi distribué les permissions d’exister pleinement dans l’histoire. Il a valorisé l’homme, mais en déterminant quel homme pouvait devenir mesure de tous les autres. Il a accompagné l’expansion européenne en lui donnant une justification intellectuelle, morale et épistémique. Et c’est précisément pour cette raison qu’il faut aujourd’hui le défaire. Non pour renoncer à toute ambition universelle. Mais pour sortir enfin d’un universel capturé et donc faussé. Non pour abandonner l’idée d’innovation. Mais, pour l’arracher au monopole d’une seule trajectoire historique. Pour lui donner peut-être une chance de se rouvrir à ce qu’elle a longtemps récusé, et de retrouver dans cette réouverture les conditions intellectuelles de sa propre transformation. Les travaux récents sur les rapports entre humanisme et fin de l’empire ont d’ailleurs montré combien la crise de l’universel européen ne relevait pas d’un simple accident politique, mais d’un épuisement interne de sa prétention à coïncider avec l’humanité toute entière. La question décisive ne consiste donc plus à savoir si l’Europe fut fidèle à son humanisme. La question est de savoir combien de temps encore elle pourra prétendre se réinventer sans déconstruire le cadre qui a si profondément limité son interprétation du monde. C’est à partir de cette interrogation que commence le problème présent de l’Europe. Il ne s’agit plus de sa seule culpabilité, mais de sa souveraineté intellectuelle, de son imaginaire de l’innovation et de sa capacité réelle à produire un avenir qui ne soit pas la répétition agrandie de son propre passé.
C’est précisément ce point que j’examinerai dans la suite de cet article. Car si l’humanisme européen a durablement configuré les cadres de légitimité du savoir, du progrès et de l’innovation, alors son héritage continue d’orienter les décisions présentes. Il hiérarchise les priorités stratégiques et limite la manière dont l’Europe se représente encore son propre devenir. La question que nous aborderons ensuite consiste justement à comprendre ce qu’il en coûte aujourd’hui à l’Europe. Coût en lucidité. Coût en souveraineté. Coût en capacité à reconnaître à temps les transformations décisives du siècle présent pour se réinventer en urgence.
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