« Le grand mythe » publié en 2024 par Naomi Oreskes et Erik Conway est un ouvrage qui retrace la genèse et la diffusion du « fondamentalisme du marché », une idéologie dominante aux États-Unis, devenue doctrine planétaire. À rebours des discours légitimant le libre-échange comme une évidence universelle, les auteurs montrent qu'il s'agit d'une pure construction culturelle, morale et politique. Le mythe, selon lequel le marché serait une entité autonome, bienveillante et autorégulatrice, et l'État une entrave nuisible, a été activement construit au XXe siècle. C'est l'œuvre réalisée par une coalition d'industriels, de fondations privées, de think tanks libertariens et d'économistes qui ont façonné une orthodoxie et des relais culturels puissants. Il s'est imposé par la répétition, la simplification à l’excès et l'émotion, non par une quelconquevérité empirique.
La thèse centrale de ce livre démontre que ce fondamentalisme ne s'est pas diffusé parce qu'il était juste ou utile, mais parce qu'il a été stratégiquement fabriqué et propagé pour défendre des intérêts particuliers. Les promoteurs de cette croyance ont systématiquement opposé le marché libre et la régulation étatique. Par ce biais, ils ont réussi à délégitimer toute politique de redistribution, toute protection collective et tout usage délibéré de l'action publique au nom de l'égalité ou de la justice sociale. Le marché est devenu synonyme de liberté, l'intervention publique a été assimilée à la tyrannie.
Dans les faits, l'histoire commence par l'opposition au New Deal dans les années 1930. Des industriels puissants, inquiets des réformes sociales et fiscales de Roosevelt, s'engagent dans une offensive culturelle d'envergure. Manuels scolaires réécrits, romans graphiques anticommunistes, films hollywoodiens célébrant l'entrepreneur solitaire, conférences sur la « liberté économique » financées par la National Association of Manufacturers. Tout a été utilisé pour reformuler l'ordre économique en termes avantageux. La liberté est présentée d'abord en termes économiques, l'inégalité devient le corollaire nécessaire de cette efficacité. Des figures comme Leonard Read et des institutions comme la Foundation for Economic Education ont joué un rôle fondamental dans la vulgarisation du discours libertarien auprès du grand public. La Société du Mont-Pèlerin, fondée par Friedrich Hayek, fournit à ce projet un socle doctrinal et une légitimité forte. Mais, c'est par la diffusion médiatique et politique que le mythe s'impose. Milton Friedman, à travers ses ouvrages et ses chroniques télévisées, popularise l'idée que la recherche du profit est non seulement efficace, mais moralement désirable. Ronald Reagan, avec son fameux « le gouvernement n'est pas la solution à nos problèmes, le gouvernement est le problème », opère la consécration politique du mythe.
Ce récit s'infiltrera dans tous les interstices de la vie sociale, dans l'éducation, la presse, la publicité, les sermons religieux et les bandes dessinées. Il ancre l'équation dans l'inconscient collectif qui associera le marché avec la liberté et l'État avec l'oppression. Le récit repose sur une croyance dogmatique qui affirme que la poursuite de l'intérêt individuel serait la voie optimale vers le bien commun. Cette croyance est érigée en quasi-religion, à l'abri de toute réfutation empirique. Naomi Oreskes y voit une forme de pseudo-science comparable au marxisme dogmatique, théoriquement fermée, insensible à l'échec expérimental, aveugle aux conséquences historiques. Cette immunisation idéologique repose sur une logique d'exception qui veut percevoir chaque échec comme un défaut d'application, jamais comme une remise en cause de la théorie elle-même. Les auteurs de ce livre montrent aussi que cette foi dans le marché a empêché toute réponse à la hauteur face à la crise climatique, la montée des inégalités, ou les abus systémiques de la finance et des géants du numérique. Elle a bloqué les politiques publiques, disqualifié les alertes scientifiques et réduit la capacité des sociétés démocratiques à se réformer. Ce processus s'est accompagné d'une progressive dépolitisation des enjeux économiques et d'une fragilisation des institutions démocratiques, rendues impuissantes face à des récits économiques présentés comme neutres et techniques.
Si nous poursuivons le raisonnement des auteurs, nous pouvons constater que le fondamentalisme du marché fausse également en profondeur les conditions de l'énonciation scientifique, l'organisation de la recherche et la dynamique intrinsèque de l'innovation. En disqualifiant l'intervention publique comme inefficiente par essence, il désarme les sociétés modernes face aux risques collectifs et aux défis systémiques. De plus, l'idéologie du marché libre incite à privatiser les récompenses de l'innovation tout en socialisant ses coûts. Prenez l'exemple des grandes plateformes numériques et des big five, qui ont largement bénéficié durant des années de financements publics amont (Internet, GPS, algorithmes, semi-conducteurs, voiture électrique). Ces sociétés incarnent complètement cette captation du commun sous couvert d'une hypothétique efficience opérationnelle. Le plus grave, c'est que cette logique a installé une défiance contre les institutions publiques de Recherche et affaiblit les capacités d'exploration de long terme. Le dogme l'emporte désormais et il réfute les interrogations utiles sur le sens tout en biaisant la gouvernance éthique de la science.
Le mythe a donc aussi modelé les critères de l'innovation elle-même. Est jugée « innovante » toute solution techniquement performante, rentable et individualisée, au détriment des innovations sociales, collectives ou systémiques. La régulation, la norme, le droit, le commun ne sont plus pensés comme des leviers d'innovation, mais comme des freins à la liberté de marché. Cette situation induit une double impasse. D'un côté, les défis du XXIe siècle (climat, santé publique, démocratie, inégalités, démographie) exigent des formes d'innovations collectives, orientées, encadrées. De l'autre, la croyance que seul le marché peut « faire advenir » l'innovation bloque toute délibération sur ses finalités, hormis le profit et les critères économiques habituels. L'économie de l'innovation devient une sphère dépolitisée, gouvernée par la rareté des capitaux, le droit des brevets et la fausse idéologie de la disruption.
L'exemple de l'intelligence artificielle générative illustre parfaitement cette tension. Issue de décennies de recherche publique et académique, elle est aujourd'hui dominée par quelques firmes privées qui dictent ses usages, captent les bénéfices et résistent à toute régulation, au nom de la liberté d'innover. Cette configuration reproduit les schémas idéologiques décrits dans « Le grand mythe », c'est-à-dire la captation de valeur, la neutralisation de la puissance publique et l'évitement de la responsabilité collective. Pire, plusieurs études montrent le pillage des résultats publics au profit du secteur privé. Liang et al. (2024) démontrent que les travaux académiques produisent une recherche plus novatrice, mais ce sont les acteurs industriels qui en tirent le maximum de visibilité et de performance technologique. Le MIT Sloan Management Review note que l’industrie a pris l’ascendant sur la recherche fondamentale en IA, notamment grâce à l’accès exclusif aux capacités de calcul et aux données massives (MIT Sloan, 2024). Jurowetzki et al. (2024) analysent l’exode massif des chercheurs vers le privé, appauvrissant la capacité exploratoire des institutions publiques. L’administration américaine a elle-même reconnu cette distorsion en lançant, en 2024, le programme NAIRR pour tenter de rétablir un accès équitable aux ressources computationnelles pour les universités (Time Magazine, janvier 2024). Enfin, plusieurs bilans alertent sur l’écart croissant entre la production technique de l’industrie et son silence sur les enjeux éthiques, renforçant le constat d’une innovation affaiblie, privatisée, désincarnée et désengagée politiquement.
Pour desserrer cet étau, il faut commencer par reconnaître que les choix technologiques ne sont pas neutres ! Les priorités de recherche devraient être des choix collectifs et les résultats de la science ne doivent pas servir d'argument d'autorité, mais d'élément de délibération. Cela suppose de restaurer la capacité des États à orienter l'innovation vers le bien commun, hors des fictions et des mystifications autorégulatrices du marché qui ne servent que des intérêts financiers d’une « caste » qui se veut l’élite. En ce sens, Le grand mythe constitue un jalon essentiel pour repenser la place de la science dans nos sociétés. Il rappelle qu'il n'y a pas d'innovation sans politique, pas de science sans institution, et pas de liberté sans un cadre commun. Il est temps de sortir de la croyance dans les vertus automatiques du marché pour retrouver l'exigence d'une innovation délibérée, orientée et responsable.
Face à l’ampleur de la démonstration historique proposée par Naomi Oreskes et Erik Conway, il apparait évident que le débat économique n’est pas un champ d’expertise technique, mais un théâtre de luttes culturelles, symboliques et politiques. Le fondamentalisme du marché, loin d’être une simple option doctrinale parmi d’autres, a servi à neutraliser les capacités de transformation démocratique des sociétés modernes. Il a reconfiguré la pensée économique comme une religion, l’innovation comme une évidence technologique, la science comme un auxiliaire servile du marché. Le mérite du livre Le grand mythe est de dévoiler la fabrication idéologique d’une vision du monde présentée comme naturelle, et de restituer à la puissance publique une responsabilité refoulée. En déconstruisant un récit devenu hégémonique, le livre rouvre l’espace du dialogue légitime sur les finalités de l’économie, sur la place des institutions dans l’innovation, sur la fonction sociale du savoir. Dans un monde traversé par des urgences systémiques, la lucidité historique devient une condition de la liberté politique. Repenser la science, l’innovation, la propriété intellectuelle et la régulation à l’aune de l’intérêt général n’est pas un retour en arrière. C’est une réappropriation lucide du pouvoir de délibérer ensemble, contre les récits qui naturalisent l’injustice, qui figent les possibles et qui drainent inlassablement les profits vers un nombre toujours plus réduit de bénéficiaires.
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