Depuis plusieurs années, les fondements mêmes de la solidarité collective font l’objet d’une remise en cause croissante. La défiance envers les institutions publiques, la critique du financement de la protection sociale, la tentation du repli individualiste et la valorisation de la réussite personnelle traduisent un glissement profond des mentalités. Ce phénomène ne relève pas seulement d’un désenchantement passager, il signale un déplacement structurel dans la manière dont nos sociétés conçoivent le lien entre l’individu et le collectif. Il faut bien comprendre que la question de la compatibilité entre l’individualisme prôné par la norme libérale et la dimension collective de nos systèmes sociaux traverse la pensée politique et sociologique depuis plus de deux siècles. Mais elle prend aujourd’hui une acuité particulière. La réalité, c'est que l’individu et le collectif se constituent mutuellement dans une tension permanente entre autonomie et interdépendance. Les formes prises par cette articulation en France expliquent une grande partie des difficultés actuelles des mécanismes de financement de la solidarité institutionnalisée.
Dès Alexis de Tocqueville, l’individualisme est identifié comme un trait spécifique des sociétés modernes. Dans De la démocratie en Amérique, publié en 1835, il le définit comme « un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ». Tocqueville observait que les individus, libérés des liens traditionnels de la hiérarchie aristocratique, se repliaient sur leur sphère privée et leurs intérêts immédiats. Mais il notait déjà que cet individualisme ne pouvait prospérer sans institutions communes solides. Il avertissait également sur les dérives que « l’individualisme, à la longue, dessèche la source même de toutes les vertus publiques. À la fin, il n’y a plus que des individus et point de citoyens », donc plus de peuple. Dans son analyse, l’indépendance individuelle s’épanouit parce que des cadres collectifs garantissent les droits, assurent la sécurité et organisent la coopération, en d'autres termes le vivre ensemble. Pour contrer le risque de dissolution du lien civique, Tocqueville insistait sur l’importance des associations volontaires qui régénèrent sans cesse le tissu « démocratique ». Ainsi, la tension entre autonomie (individualité) et cohésion (collectivité) fut inscrite très tôt au cœur des débats rythmant les projets de nos sociétés occidentales actuelles.
Durkheim, à la fin du dix-neuvième siècle, déplace alors la réflexion en insistant sur le rôle de la solidarité. Dans De la division du travail social, publié en 1893, il montre que la cohésion des sociétés reposait sur deux formes distinctes de solidarité. La solidarité mécanique, caractéristique des sociétés traditionnelles, unit les individus par leur ressemblance et par le partage de croyances communes. La solidarité organique, propre aux sociétés modernes différenciées, s’enracine dans la complémentarité des fonctions et l’interdépendance des activités. Durkheim écrit ainsi que « plus la société se développe, plus la division du travail s’étend, et plus les individus deviennent différents les uns des autres. Mais, simultanément, ils dépendent aussi de plus en plus les uns des autres ». Cette citation illustre l’idée que l’individualisme croissant ne peut fonctionner que dans un cadre collectif organisé et finalement de plus en plus important, dans lequel les institutions assurent l’intégration des différences. Paradoxalement, l’individualisme moderne est donc dépendant et indissociable de structures collectives robustes.
Norbert Elias, au vingtième siècle, prolonge encore cette analyse en décrivant le processus de civilisation. Dans son ouvrage majeur La civilisation des mœurs publié en 1939, complété par La dynamique de l’Occident, il met en évidence la manière dont les contraintes sociales intériorisées façonnent durablement les individus. Elias montre que les comportements individuels se transforment sous l’effet d’un long processus de contrôle social et d’autodiscipline imposé par l’évolution des structures de pouvoir et des interdépendances. Il écrit ainsi que « l’individu n’existe pas comme une entité isolée, mais il est façonné et contraint par les réseaux d’interdépendances qui le relient aux autres ». Cette formule résume la thèse centrale selon laquelle l’individu ne devient autonome que parce qu’il a intériorisé un réseau de contraintes qui lient ses gestes, ses affects et ses pensées aux autres dans un tissu de dépendances multiples. Loin d’être opposée au social, l’individualité était façonnée par les contraintes collectives qui évoluaient au fil du temps. L’individualisation et la socialisation apparaissaient alors comme deux dynamiques inséparables et complémentaires.
Pourtant, la fin du vingtième siècle a vu s’imposer une forte mutation idéologique venue rompre le consensus. Les paradigmes libéral et néolibéral, analysés par Crawford Brough Macpherson dans La théorie politique de l’individualisme possessif, publié en 1962, érigent l’individu en propriétaire de lui-même et en unique responsable de son destin. Macpherson montre que cette conception définit l’individu comme « détenteur exclusif de ses capacités », qu’il peut mettre « sur le marché » comme une marchandise. Il souligne que « l’individu est conçu comme propriétaire de sa personne et de ses facultés, qu’il peut aliéner ou échanger à son gré ». Cette perspective a profondément influencé l’interprétation contemporaine de l’autonomie, en réduisant la citoyenneté à des logiques d'échanges, de possessions et de contractualisations. Cette vision s'est ensuite diffusée en France à travers les réformes inspirées par la mondialisation et par l’idée que la concurrence est le moteur ultime de l’efficacité. L’autonomie individuelle est donc devenue synonyme d’indépendance financière et donc de capacité à se protéger par ses propres moyens face aux aléas de la vie. Les systèmes collectifs, hérités de l’après-guerre, sont alors devenus des constructions présentées comme coûteuses, inefficaces et parfois injustes. La France, disposant uniquement de systèmes collectifs de protection, a donc subi des crises à répétition !
Au-delà des considérations idéologiques, rappelons plusieurs facteurs structurels qui expliquent comment les évolutions actuelles viennent aggraver le regard négatif porté sur nos systèmes sociaux. La démographie tout d'abord, avec une transition marquée par l’allongement de l’espérance de vie et une baisse de la natalité qui modifient en profondeur l’équilibre futur entre actifs et retraités. En France (Ined), le taux de fécondité est passé de 2,9 enfants par femme en 1964 à environ 1,8 en 2022, tandis que l’espérance de vie moyenne dépasse désormais 82 ans alors qu'elle n'était « que de » 74 ans en 1964. La désindustrialisation constitue un second facteur qu'il faut bien comprendre dans ce contexte. La part de l’industrie manufacturière dans le PIB français est passée d’approximativement 22 % en 1980 à moins de 10 % en 2025, selon Eurostat, réduisant la base contributive des systèmes sociaux financés par ce type de travail salarié « réputé » stable. À ces éléments s’ajoutent la croissance du chômage structurel et de la précarité de l’emploi. Le nombre de chômeurs est passé de 1,2 million en 1980 à près de 2,3 millions en 2024, ce qui traduit un changement d’échelle massif. Notre suivi se concentrant sur le taux de chômage, qui oscille de 7 à 10 % depuis les années 1980, a tendance à neutraliser la prise de conscience de cette augmentation considérable de volume. De même, la progression du travail indépendant et des contrats atypiques (pour ne pas dire précaires) fragilise le financement mutualisé. Enfin, la mondialisation et les politiques de concurrence accentuent la pression fiscale et sociale, alimentant le sentiment que les systèmes collectifs pèsent trop sur la compétitivité.
Les données économiques confirment la pression croissante de cette transformation sur notre modèle social. Selon l’OCDE (OECD Social Expenditure Database, SOCX 2023), la France consacre près de 31 % de son PIB à la protection sociale (soit 868 Mds € en 2023), contre environ 26 % en moyenne en Europe. Cette générosité repose sur un contrat implicite de confiance et de réciprocité. Or cette confiance s’effrite. Les enquêtes d’opinion montrent qu’en 2023, seulement 30 % des citoyens déclaraient faire confiance aux institutions nationales sur la gestion efficace de ces aspects de la vie quotidienne. La perception dominante est celle d’une redistribution opaque, inéquitable et inefficace, dans laquelle certains contribueraient plus que d'autres sans retours tangibles.
Plus spécifiquement, le système de solidarité concerne la retraite par exemple. Nous sommes confrontés à un vieillissement démographique inexorable. En 2021, selon l’INSEE (Projections de population 2021-2070, Insee Première n°1861, 2022), le ratio de dépendance était de 37 personnes âgées de plus de 65 ans pour 100 actifs âgés de 20 à 64 ans. Ce ratio atteindra approximativement 51 en 2040 et près de 58 en 2070. La pression sur la retraite par répartition en découle directement. Le Conseil d’orientation des retraites projette des déficits récurrents jusqu’en 2070 malgré la réforme de 2023 qui a repoussé l’âge légal de départ de 62 à 64 ans. La Cour des comptes et l’OCDE soulignent l’absolue nécessité d’adaptations structurelles de ces systèmes de solidarité.
La Sécurité Sociale, autre pilier du modèle français, est soumise à des tensions comparables. Selon les Comptes nationaux de la santé publiés par la DREES en septembre 2023 (DREES, Comptes nationaux de la santé, édition 2023, Collection Études et statistiques), la consommation de soins et de biens médicaux atteignait plus de 250 milliards d’euros en 2022, soit près de 10 % du PIB. Le financement repose à 78 % sur la dépense publique, un niveau parmi les plus élevés de l’OCDE. Le vieillissement de la population et le progrès médical entraînent une augmentation constante de la demande de soins, tandis que les recettes assises sur le travail peinent à suivre le rythme. La pandémie de Covid-19 a creusé les déficits, avec une dette sociale cumulée dépassant 150 milliards d’euros portée par la Caisse d’amortissement de la dette sociale (CADES). Le Haut Conseil pour l’avenir de l'Assurance maladie souligne dans ses rapports récents que sans réformes structurelles en matière de prévention, d’organisation des soins et de financement, l’équilibre à long terme de la Sécurité Sociale restera hors de portée.
Nous pourrions ajouter une liste importante de systèmes solidaires en France qui subissent, eux aussi, les aléas d'un financement qui devient de plus en plus complexe. L’assurance chômage, régie par l’Unédic et Pôle emploi, qui organise une redistribution entre actifs en emploi et personnes privées d’emploi. Les minima sociaux comme le RSA, l’allocation adulte handicapé ou la prime d’activité s’inscrivent aussi dans cette logique de solidarité nationale, puisqu’ils visent à assurer un niveau minimal de ressources. Le logement social organise une redistribution via la contribution des entreprises (Action Logement, ex 1 % patronal) et l’investissement public. La culture relève également d’une approche solidaire et bénéficie de subventions et d’un système d’exception culturelle qui mutualise les financements pour soutenir la création et l’accès de tous aux œuvres.
Toutes ces transformations ont engendré quatre scénarios qui ont été plus ou moins expérimentés depuis 30 à 40 ans. Un premier scénario de mutualisme maîtrisé a tenté de maintenir les systèmes collectifs grâce à des ajustements graduels, rendus plus accessibles par la numérisation et la lutte contre la fraude. Un second scénario de dualisation rampante nous conduit lentement à une société à deux vitesses dans laquelle les classes moyennes et supérieures se tournent massivement vers les assurances privées tandis que les plus modestes restent dépendants de dispositifs publics de plus en plus résiduels. Un troisième scénario de fragmentation et de contestation que nous vivons actuellement se caractérise par une succession de réformes impopulaires et de mouvements sociaux, le système se stabilisant formellement, mais perdant toute légitimité. Enfin, un quatrième scénario qui s’esquisse actuellement est celui de la relance productiviste et repose sur une augmentation significative de la productivité et de l’emploi par l’innovation, la réindustrialisation et les chantiers liés à l’adaptation aux changements environnementaux.
Cependant, ces scénarios demeurent enfermés dans une logique de continuité qui prolonge une vision du monde déjà largement dépassée. Ils reposent tous sur l’idée que le cadre de l’économie salariale, de la croissance quantitative, de l’ajustement paramétrique des institutions et des évolutions technologiques prolongeraient la situation actuelle. Or ce postulat n’est plus tenable et ces scénarios sont systématiquement voués à l’échec. L’observation des innovations récentes telles que l’intelligence artificielle et la robotique humanoïde modifie déjà la structure de l’emploi et menace encore plus la base contributive assise sur le travail. Il n’y a par ailleurs aucun doute sur le fait que d’autres technologies aussi radicales vont continuer d'émerger. L’adaptation au changement climatique impose, de même, des transferts massifs de richesse et une protection contre des risques collectifs globaux qui n’ont jamais été prévus et qui excèdent la logique assurantielle classique dans des ordres de grandeur jamais rencontrés. Enfin, il ne faut pas sous-estimer l’évolution culturelle et générationnelle qui redéfinit la réussite, non plus comme accumulation individuelle, mais comme équilibre durable entre autonomie et soutenabilité. Parier sur un regain de volontarisme vis-à-vis du travail tel qu’il était conceptualisé au 20ième siècle relève d’une pure errance intellectuelle. Ces dynamiques exogènes, et d'autres avenirs que nous ne connaissons pas, annoncent qu’un basculement est en cours (ou qu’il est déjà advenu !).
Historiquement, la solidarité a été pensée dans une logique avant tout assurantielle. C’est-à-dire comme un mécanisme de réparation des aléas de la vie au sein d’une économie considérée comme stable, prévisible et perpétuelle. Cette conception trouve son origine dans les travaux de Pierre Laroque et dans le rapport Beveridge (1942), qui ont inspiré la création de la Sécurité sociale française en 1945. Laroque décrivait alors la protection sociale comme un système destiné à « garantir à chaque citoyen la sécurité contre les risques susceptibles de compromettre son existence ou ses moyens de subsistance ». Cette approche a ensuite été théorisée par François Ewald qui montre que le système social moderne s’est bâti comme une « machine à conjurer l’aléa », autrement dit, à neutraliser les risques inhérents à la vie économique et biologique. Enfin, Robert Castel prolonge cette idée en soulignant que la solidarité moderne est née d’un compromis historique entre la protection contre les risques et la stabilité du plein emploi. Le contrat social fordiste repose ainsi sur la promesse d’une société capable d’amortir les chocs tout en maintenant la continuité des trajectoires individuelles. Toutefois, la solidarité ne peut plus s’appuyer sur ces fondamentaux historiques. Il faut désormais prendre en considération des investissements dans des biens communs, des infrastructures de résilience et des équilibres systémiques différents (démographie, environnement, géopolitique). C’est donc le socle du financement de la solidarité qu’il faut radicalement modifier tout en intégrant les conséquences de l’innovation et du progrès à l’aune des transformations systémiques qui s’installent.
Depuis une quinzaine d’années, un ensemble de penseurs issus de domaines de connaissances variées (philosophie politique, sociologie, économie institutionnelle) s’accordent pour dire que la crise des systèmes de solidarité n’est plus seulement budgétaire ou organisationnelle, mais anthropologique, technologique et culturelle. Le sociologue allemand Andreas Reckwitz montre que la société des singularités a remplacé la société des masses dans laquelle la solidarité conçue pour des individus moyens devient inopérante dans un monde dans lequel chacun se pense unique. Le philosophe Michael Sandel critique l’idéologie méritocratique qui dissout l’idée de dette mutuelle au profit d’une croyance en la responsabilité individuelle absolue. De son côté, Richard Sennett plaide pour réhabiliter la coopération concrète et les liens faibles, condition d’une solidarité vécue et pas uniquement administrée. Les travaux d’Amartya Sen et Martha Nussbaum prolongent cette approche en liant solidarité et capabilités en un système juste qui ne se borne plus à redistribuer des ressources, mais doit aussi garantir à chacun la liberté réelle de développer ses potentialités. Enfin, Zygmunt Bauman et Dominique Méda soulignent que la liquéfaction des cadres sociaux et la centralité du travail productif ont rétréci le sens du collectif, appelant à une solidarité fondée sur la soutenabilité et la qualité des liens. Pris ensemble, ces auteurs esquissent tout un ensemble de redéfinitions de la solidarité non plus comme une simple mécanique de transfert ou de réparation, mais comme un principe relationnel, capacitaire et systémique, adapté à des sociétés interdépendantes, différenciées et traversées par les réseaux et les mutations technologiques et écologiques du XXIᵉ siècle.
Une mention spéciale pour Geoffrey M. Hodgson et Paolo Silvestri qui ont récemment proposé une lecture renouvelée de la solidarité à l’intérieur même du cadre libéral dominant. Dans Liberal Solidarity: The Political Economy of Social Democratic Liberalism (2022) et dans leurs dialogues publiés en français dans Implications philosophiques (2021), ils affirment que la solidarité ne doit plus être vue comme une concession faite par les États sociaux aux individus, mais comme une exigence de justice inscrite dans le libéralisme s'il veut préserver la démocratie. Hodgson conclut que « sans un minimum de redistribution, la liberté elle-même devient illusoire, car les conditions d’exercice de l’autonomie sont inégalement réparties ». Silvestri, dans la même veine, défend l’idée d’une solidarité libérale conçue comme un encadrement des marchés permettant à chacun de disposer réellement des moyens de participer à la vie sociale et économique.
En synthèse et sans se prononcer sur leur viabilité ou leurs orientations politiques, ces réflexions récentes montrent qu’il existe au cœur des systèmes modernes la nécessité d'un principe de mutualisation indispensable à la démocratie elle-même. Les systèmes actuels de solidarité reposent sur des représentations obsolètes du travail, de la technologie, du risque et du collectif. La solidarité ne peut donc plus être seulement redistributive, elle doit devenir relationnelle, capacitaire et systémique. Le véritable enjeu n’est pas la préservation de l’État-providence, mais la reconstruction du sens du « vivre ensemble » à l’heure de la singularité, de l’automatisation et du risque global.
En conclusion, il apparaît que l’enjeu fondamental n’est pas de savoir si l’individualisme et les systèmes sociaux collectifs sont compatibles, mais de comprendre comment redéfinir la solidarité dans un contexte dans lequel les cadres productifs, technologiques, démographiques et écologiques se transforment radicalement. Les anciens équilibres fondés sur le salariat et la croissance ne suffisent plus à assurer la cohésion. La solidarité de demain devra être pensée comme un investissement collectif dans la résilience, la justice et la soutenabilité, et non plus seulement comme un mécanisme de réparation par redistribution. Elle devra intégrer les nouvelles réalités tout en redonnant sens à l’innovation comme capacité de créer des biens communs durables. C’est à cette condition que le collectif pourra continuer à garantir à chaque individu les moyens réels d’exercer son autonomie dans un monde profondément recomposé.
Des exemples concrets et très limités esquissent déjà les contours de ce nouveau monde à construire. L’expérience de revenu universel testée en Finlande entre 2017 et 2019 montre comment la protection sociale peut être repensée indépendamment du salariat traditionnel. Le fonds souverain de la Norvège, alimenté par les rentes pétrolières et investi pour le long terme, incarne une solidarité patrimoniale transgénérationnelle. Le plan européen NextGenerationEU de 750 milliards d’euros adopté en 2020 illustre une solidarité transnationale face à une crise systémique, mobilisant l’endettement commun pour financer la relance. Enfin, des villes comme Barcelone expérimentent des politiques de gouvernance des données considérées comme biens communs, proposant une forme émergente de solidarité numérique. Ces expériences, bien qu’hétérogènes et très réduites, démontrent qu’il est possible de dépasser le cadre classique de pensée traditionnelle pour inventer des formes de mutualisations adaptées aux défis de notre siècle. L’innovation n’est donc pas uniquement une solution technique ou économique, elle constitue une condition politique et sociale pour refonder la solidarité. Les transformations technologiques comme l’intelligence artificielle, la robotique et la gestion des données (pour citer uniquement les domaines du numérique) créent de nouveaux besoins de mutualisation et de régulation collective. Parallèlement, l’innovation sociale et institutionnelle permet de repenser la redistribution et la coopération à des échelles inédites. Cette articulation entre innovation et solidarité devient donc centrale pour comprendre la refondation de nos modèles sociaux.
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