Dans le manifeste d'Isabelle Stengers, « Une autre science est possible », publié initialement en 2013, elle dresse un constat inaugural et sans appel. La science contemporaine est soumise à un double régime de contraintes dangereuses, celui de la vitesse et celui de l’économie spéculative. À travers la généralisation des dispositifs d’évaluation, de normalisation et de mise en concurrence, les pratiques scientifiques sont désormais organisées selon les impératifs d’une rationalité instrumentale. Cela consiste à produire vite, à produire beaucoup et à produire pour séduire des financeurs. Le chercheur devient stratège ou communicant, le laboratoire devient centre de coût et éventuellement source de compétences, le projet devient monnaie d’échange dans une compétition décrite comme globale. Cette situation désastreuse ne relève pas d’un simple effet de contexte, mais constitue aujourd’hui la structure même de la recherche scientifique, une forme qui menace sa signification propre, son rôle extrêmement important pour l'humanité, voire sa pérennité.

Cette emprise de l’évaluation, dont les indicateurs de performance et de productivité sont les opérateurs les plus visibles, introduit une mutation de l’ethos scientifique. Ce qui comptait autrefois comme qualités intrinsèques telles que la précision, la rigueur, la créativité ou la fécondité des hypothèses est dorénavant secondaire au profit de ce qui est comptable, mesurable, exploitable et surtout rentable. L’obsession pour cette « pseudo-excellence » masque une dérive vers le conformisme, le court-termisme, la flexibilité opportuniste et l’alignement sur les objets qui rapportent. Il est donc plus approprié de parler de performance et non d’excellence, qui transforment les pratiques scientifiques en épreuves de rapidité et de rentabilité.

Face à ces asservissements, Isabelle Stengers ne propose ni un retour à l’âge d’or de la science désintéressée, ni un appel naïf à la désobéissance individuelle. Elle suggère un geste spécifique relativement simple. Ralentir ! Non pas pour fuir le monde ou abandonner le progrès, mais pour créer un espace de ressaisie, d’attention, de reformulation des problèmes. Ralentir les études scientifiques, c'est refuser la logique productiviste à l'œuvre. C'est agir pour les libérer des contraintes du « solutionnisme » et redonner la primeur à l'écoute, au questionnement, à l'hésitation. Ce ralentissement aurait une double portée. D’abord, politiquement, il restituerait aux collectifs de chercheurs, de responsables, de citoyens la capacité de participer à la définition des problèmes. Ensuite, d'un point de vue épistémologique, il donnerait aux chercheurs les conditions nécessaires pour organiser un travail de critique et de production d’hypothèses qui ne soient pas immédiatement dictées par l’urgence, les volontés politiques partisanes ou l’intérêt de quelques-uns.

Le cœur de la proposition d'Isabelle Stengers repose sur la construction d’une intelligence collective des sciences. Celle-ci s’oppose frontalement aux modèles traditionnels de vulgarisation dans lesquels le savant « descend » vers les masses. Elle va également à l'encontre des mouvements opposés à la science, dans lesquels la défiance remplace le jugement. Étonnement, l’intelligence publique qu'elle évoque repose sur une figure tierce, celle du connaisseur. Inspirée des amateurs éclairés du milieu des arts, cette figure désigne des personnes ou des collectifs non professionnels, mais compétents, exigeants, curieux et capables de mettre à l’épreuve les prétentions des savoirs scientifiques. Cette proposition exige que les scientifiques acceptent de sortir de leur isolement et œuvrent avec la plus grande humilité pour débattre de leurs travaux. Elle suppose une culture partagée des controverses, des enjeux et des incertitudes. Elle repose sur la reconnaissance du caractère situé, partiel et politiquement engagé de toute production de savoir. Cela signifie surtout que les recherches scientifiques soient discutées, controversées, contextualisées et éventuellement contestées.

Une autre composante essentielle du manifeste réside dans la valorisation de la curiosité comme levier de transformation. Là où l’on attend souvent des scientifiques une réflexivité critique, Isabelle Stengers propose de privilégier la curiosité comme puissance de « trouble et d’attention ». Elle en fait une condition d’émancipation intellectuelle capable de déjouer les routines d’évitement et les défenses réflexes face aux controverses. Cette curiosité se cultive par l’exposition à des situations indécidables et problématiques, par opposition à l’adhésion à un corpus critique préétabli. Elle constitue une voie d’accès à une pensée qui accepte de ne pas dominer son objet, mais de s’y impliquer, de s’y exposer, de s’y risquer. Dans une expérience pédagogique menée à l’université de Bruxelles, des étudiants de sciences ont été confrontés à des controverses technoscientifiques via des ressources en ligne. Loin de provoquer le relativisme ou la confusion, cette mise en situation a produit un soulagement, une libération de la pensée. Les étudiants comprenaient qu’ils n’avaient pas à choisir entre leur intégrité scientifique et leur conscience citoyenne. Une telle approche donne consistance à l’idée que l’intelligence publique des sciences se construit moins dans les déclarations que dans les dispositifs de doutes partagés.

Le manifeste insiste donc sur l’impossibilité de maintenir l’opposition entre faits et savoirs dans les controverses concrètes et actuelles. En effet, ce clivage est une fiction institutionnelle établie pour neutraliser les désaccords légitimes dans une société qui ne tolère plus les confrontations ! Effectivement, les faits sont toujours enracinés dans des contextes dans lesquels s’expriment des affects, des préférences et des intérêts. Ce que l’on présente comme fait objectif est déjà le résultat d’un cadrage qui exclut certains points de vue. Dans les situations qualifiées par Bruno Latour de « matters of concern », les frontières entre savoir et jugement s’effacent. Il ne s’agit plus de trancher entre vérité et erreur, mais de composer avec des incertitudes et des préoccupations partagées. La scientificité ne réside plus dans la neutralité, mais dans la capacité à rendre visibles les conditions de production du savoir adossées à leurs conséquences politiques et aux aléas qu'elles impliquent. Ainsi, la responsabilité du chercheur ne consiste pas à défendre son autonomie ou sa neutralité, mais à reconnaître les conflits que ses choix engagent et les imperfections naturelles de son travail.

Un point souvent mal interprété dans les lectures hâtives d'Isabelle Stengers concerne son refus de s’en tenir à une posture de dénonciation. En effet, elle appelle à une « désidentification » active avec les logiques qui piègent la science. Dis autrement, la critique est inutile si elle sert uniquement à exprimer une indignation sans effet. L’essentiel est donc ailleurs, dans la création de gestes, de conditions et de récits qui rendent de nouveau pensable et praticable une science non inféodée. Ce déplacement suppose d'abandonner les postures pour s’impliquer dans des collectifs qui expérimentent d’autres manières de « faire science ». Il s’agit de décoïncider avec l’ordre établi plutôt que de l’invectiver, de rendre inopérant des mécanismes qui semblent naturels plutôt que de les combattre frontalement.

Isabelle Stengers analyse finement le contrôle induit par les nouveaux dispositifs de gouvernance des sciences. Le chercheur est soumis à des pressions multiples telles que les contrats, les publications et les évaluations. Mais, il est généralement désireux de rester en dehors du débat politique, des controverses et de leurs conséquences. Cela produit un paradoxe comportemental qui conduit le scientifique à devenir ambivalent. Il sera mobilisé dans ses pratiques institutionnelles courantes, mais sourdement inquiet face aux effets systémiques de cette situation. Cette figure du chercheur loyaliste, mais inquiet, est centrale pour comprendre l’impossibilité de mobilisations collectives massives contre le tournant néolibéral des sciences. Ne faut-il pas alors organiser et lancer des expérimentations de désobéissance lente ? Par exemple, refuser de participer à certaines procédures d’évaluation, mettre en place des co-constructions de savoirs avec des associations indépendantes ou encore prendre part à des interventions dans les espaces publics de controverse.

Dans cette perspective, Isabelle Stengers propose de civiliser les pratiques modernes. Cela signifie désapprendre les réflexes universalistes, accepter l’incertitude comme incontournable et produire des savoirs en réponse à des situations concrètes en dialogue avec le (re)surgissement d’un monde naturel. Ce cosmopolitisme nous met face à une problématique qui engage à inventer de nouvelles formes de responsabilité et de nouvelles alliances entre savoirs, valeurs et milieux de vie. En somme, il faut redonner à la science son pouvoir d'expliquer le monde plutôt que de la subordonner à expliquer comment le rentabiliser !

Une autre science est toujours possible. Elle invite à une transformation de l’imaginaire, à un déplacement des finalités et à une reconversion des gestes et des vocabulaires. Ralentir les sciences, c'est donc refuser leur emprisonnement par les intérêts immédiats pour réactiver leur puissance d’attention, de critique et d’invention collective du devenir et du progrès humain. Le manifeste d'Isabelle Stengers est à lire comme un appel, à des scientifiques inquiets, à des connaisseurs dispersés, à des étudiants désorientés et à tous ceux qui veulent encore penser dans un monde qui vacille. Une autre science est possible, mais elle ne viendra pas d’en haut. Elle doit s’inventer lentement depuis les marges, les hésitations et les inquiétudes.

Rappelons enfin que le risque pour l’humanité à poursuivre le fonctionnement actuel, réside dans une perte inéluctable de sa capacité à produire des savoirs pertinents face aux situations critiques que nous allons devoir affronter. Cela exige des formes de discernement, de prudence et d’inventivité radicalement différentes. Ce risque n’est pas simplement moral ou institutionnel, il est civilisationnel et systémique. En poursuivant sur la voie d’une science gouvernée par l'instant, la performance, la productivité et la rentabilité, l’humanité se condamne à n’interroger les problèmes qu’à partir de ce qui est déjà mesurable, modélisable, exploitable et monétisable. Or les défis contemporains tels que l'effondrement climatique, la déstabilisation des milieux de vie, les inégalités systémiques, les limites de ressources ou la crise de la légitimité démocratique, ne peuvent être abordés dans un cadre aussi restreint. À ignorer cet appel, la science pourrait devenir un agent d’aggravation plutôt qu’un levier d’intelligibilité ou de transformation.

Pire encore, en se rendant structurellement dépendante d’intérêts industriels, militaires ou gestionnaires, qui plus est de court terme, la science perd la capacité de se corriger, de se réorienter depuis ses marges, de produire du dissensus fécond. Elle devient monologique, autoréférentielle, déconnectée de ceux qu’elle affecte. Ce risque technocratique produit non seulement du rejet social (la crise de confiance actuelle), mais aussi une atrophie interne de la pensée scientifique elle-même.

Notez qu'il existe désormais un mouvement « slow science » qui constitue l’une des expressions collectives de cette volonté de ré-encastrer les pratiques scientifiques dans une temporalité réflexive, située, démocratique. Né au tournant des années 2010 dans des milieux académiques allemands, ce mouvement a formulé dès ses débuts une opposition explicite au rythme imposé par les politiques de recherche néolibérales, au paradigme du « publish or perish » et à la marchandisation des savoirs. Le Slow Science Manifesto appelle à redonner aux chercheurs le droit de ne pas savoir tout de suite, de ne pas répondre trop vite, de se laisser traverser par la lenteur des problèmes souvent mal posés. Des figures comme Ruth Müller, Hans-Jörg Rheinberger ou Isabelle Stengers elle-même ont largement contribué à faire émerger cette critique comme une force structurante au sein des débats sur la recherche contemporaine. Ce mouvement donne chair et portée collective à l’appel de Stengers à ralentir, à désobéir, à civiliser les pratiques scientifiques.

Tag(s) : #Science, #IsabelleStengers, #Recherche, #Technocratie
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