Dans son livre « Pour une révolution industrielle », Anaïs Voy-Gillis engage une réflexion exigeante sur les promesses de la réindustrialisation dans la France contemporaine. Elle cherche à mettre en tension les décalages et les urgences qu'elle implique. Ce travail est remarquable parce qu’il est accompli avec rigueur, avec loyauté critique et avec le souci d’éclairer. Son ouvrage s’inscrit dans une actualité marquée par les crises, telles que la pandémie, les ruptures d’approvisionnement et les tensions géopolitiques. Mais, c'est surtout l'agonie actuelle des PME/PMI en France sur fond de discours politiques creux sur la souveraineté économique et la réindustrialisation qui résonne avec ce livre. L’auteure s’emploie à montrer que la réactivation de l’idée industrielle ne peut pas suffire. Sans projet de société, sans débat collectif sur ses finalités, sans politique structurante et sans transformation culturelle profonde, la réindustrialisation restera un slogan trompeur. Ce diagnostic conduit à une critique décisive du traitement politique et technique de l’innovation, qui constitue l’un des piliers essentiels du retour de nos industriels.

Tout est organisé pour nous rassurer sur les stratégies gouvernementales en matière de réindustrialisation, qu’il s’agisse, par exemple, de relancer la filière hydrogène, d’accélérer le numérique industriel ou de soutenir la robotisation des PME. Toutefois, ces annonces masquent un impensé politique majeur mis en lumière par Anaïs Voy-Gillis qui critique une vision gestionnaire de la réindustrialisation, réduite à des mesures techniques telles que la création de ministères, des incitations fiscales ou des plans sectoriels. Toutes ces initiatives ne s'appuient sur aucune stratégie industrielle de long terme, dans laquelle l’innovation serait insérée dans un projet durable, partagé et politique. En effet, l’industrie n’est pas uniquement un espace de production. Elle contribue à constituer un espace de vie, un système de valeurs, des territoires de représentations et un support central de la Recherche. Dominée par une culture managériale « à la française » qui repose sur des logiques financières et court-termistes, ce regain d’intérêt pour l’industrie se révèle incompatible avec une transformation industrielle profonde. Les investissements sont orientés vers la rentabilité court terme, les fonctions industrielles sont externalisées, les décisions sont prises sans connaissances et les compétences techniques sont sous-valorisées.

L’analyse d'Anais Voy-Gillis met donc en lumière les carences des politiques industrielles et d’innovation des dernières décennies. Elle dénonce la fragmentation des dispositifs de soutien qui, entre les aides fiscales, les programmes régionaux, les incubateurs locaux et les agences d’État, restent très peu articulés jusqu'à en devenir inefficients. Plus grave encore, la coopération entre recherche publique, PME industrielles et territoires n'est ni valorisée, ni pensée par les bons experts, ni structurée, entrainant un empilement de dispositifs sans véritables impacts ni ambition à long terme. Et, pourtant, la réindustrialisation appelle un réseau de coopération actif, dynamique et stable dans lequel la Recherche scientifique devrait devenir un partenaire de l’ancrage territorial et du projet sociétal.

Cette exigence d’ancrage territorial traverse, par ailleurs, tout l’ouvrage. L’auteure critique la centralisation des politiques industrielles et leur faible adaptation aux dynamiques locales. Elle insiste sur la nécessité de fonder la réindustrialisation sur les ressources, les acteurs et les spécificités des territoires. Les politiques de soutien à l’innovation devraient se structurer au plus près des bassins de vie et des réseaux de production. Il ne s’agit pas seulement de relocaliser la production, mais d'articuler de nouveau les fonctions économiques avec les écosystèmes locaux. Cette approche suppose de redonner aux collectivités locales une capacité stratégique. Elle implique également la construction d’alliances stables entre entreprises, élus, centres de recherche et acteurs de la société civile. Une telle logique dépasse la seule coordination institutionnelle et vise la fabrication d’une culture industrielle partagée. Dans cette perspective, les territoires ne sont pas des lieux passifs de réception des politiques industrielles et doivent devenir les milieux de recomposition d’une autonomie économique située, concrète et démocratique.

Cette perspective conduit à interroger les finalités mêmes de la Recherche. Anaïs Voy-Gillis rappelle que la désindustrialisation française a été légitimée et organisée par l’idéologie de la société post-industrielle. Elle a été renforcée par les logiques d’externalisation, soutenue par la fragmentation des chaînes de valeur et instrumentée par la financiarisation croissante des entreprises. La Recherche elle-même, guidée par les indicateurs bibliométriques et les logiques d’excellence internationalisée, s’est déconnectée des enjeux industriels locaux. C'est pourquoi l’auteure plaide pour une revalorisation des savoir-faire techniques et des dynamiques de recherche territorialisées. Dans ce contexte, le lien entre science et industrie ne doit pas être pensé comme un simple transfert ou une valorisation à visée financière. Il doit devenir une co-construction économique et sociale.

Cette transformation repose aussi sur une reconfiguration des politiques de formation. L’auteure déplore ainsi le déclin structurel des filières industrielles dans le système éducatif français. Elle critique le mépris persistant à l'égard des formations techniques et professionnelles, souvent perçues comme des voies de relégation. Pourtant, une réindustrialisation crédible suppose de reconnaître la valeur des métiers productifs, de soutenir les filières d’apprentissage, et de réinvestir les dispositifs de formation continue. Elle appelle à revaloriser les compétences pratiques, l’ingénierie de terrain et l’innovation de procédé. Cette orientation inclue une requalification du discours public sur le travail manuel et par une meilleure articulation entre besoins industriels et programmes pédagogiques. Il faut dépasser la rhétorique sur l'adaptation des ressources humaines aux besoins du marché pour reconstruire une culture de l’intelligence technique et enraciner les apprentissages dans les territoires. Cette dimension éducative est inséparable de la reconstruction d’un récit industriel viable, positif et mobilisateur.

La critique portée par cet ouvrage rejoint plus largement une remise en question implicite, mais décisive, de la culture issue des écoles de commerce. Non pas en tant qu’institutions spécifiques, mais comme matrice idéologique dominante de la conduite économique contemporaine en France. L’ouvrage d'Anaïs Voy-Gillis, ne mentionne pas explicitement ces éléments, mais permet d'interpréter un certain imaginaire managérial façonné par la primauté de la rentabilité immédiate, de l’obsession de l’efficience organisationnelle, de la confiance aveugle dans les indicateurs de performance, et de la croyance dans la neutralité des outils de gestion. Or ces principes, largement diffusés dans les cursus de gestion, ont structuré une vision abstraite, déterritorialisée et désincarnée de l’industrie. Une vision dans laquelle la production matérielle, les savoirs techniques et les métiers industriels sont considérés comme des éléments secondaires, voire obsolètes et « à la portée » de tout bon manager !

Loin d’un rejet caricatural, la critique concerne un régime d’intelligibilité du monde économique, dans lequel la décision est décorrélée du terrain, les stratégies sont désocialisées, et les territoires sont réduits à des « bassins d’attractivité, d’emplois ou de ressources ». L’auteure oppose à cela une approche ancrée, lente, collective, qui redonne leurs centralités aux compétences de métier, à la souveraineté productive, et à la fabrication sociale des décisions économiques. Ce renversement oblige à repenser ce que signifie « piloter » un système industriel dans un monde fini. Il engage une réécriture des priorités, une réhabilitation du travail concret et une reconnaissance de la pluralité des rationalités à l’œuvre dans la fabrique industrielle.

Le diagnostic d’Anaïs Voy-Gillis rejoint les analyses d’Isabelle Bruno et d'Emmanuelle Didier sur la performativité des dispositifs d’évaluation, qui orientent l’action publique et politique vers la compétition plutôt que vers la délibération et la coopération. Il croise aussi les thèses d’Isabelle Stengers sur l’instrumentalisation de la science, au service de l’efficacité économique et de la mise en concurrence des chercheurs, au détriment d’une mise en culture des savoirs. Tous ces auteurs convergent vers une même exigence. Il faut redonner à l’innovation une densité politique, territoriale et existentielle. Il faut résister aux visions réductrices d'un management « formaté et dépassé » qui transforment l’industrie en entités abstraites faites de visions creuses et de pilotages dénués de sens. Il convient d’inventer une modernité industrielle renouvelée, attentive aux interdépendances, consciente de ses limites et capable de porter un sens commun. Cela suppose de refaire de l’industrie un projet commun. Cela demande de transformer la réindustrialisation et l’innovation en débat et d'ancrer la recherche dans la coopération. Une telle transformation ne relève pas de la technique, mais des fondements politiques et sociaux. C’est cette politisation de la technique que défend l’ouvrage, contre la fiction dangereuse d’une compétitivité « automatique » et fallacieuse.

Dans cette perspective, l’innovation redeviendrait un vecteur de réappropriation sociale et exprimerait une capacité collective à habiter les transformations du monde industriel sans les subir. En ce sens, l’ouvrage d'Anaïs Voy-Gillis ne se contente pas de plaider pour une réindustrialisation. Il propose de reconfigurer en profondeur nos manières de penser, de parler et d’agir. Sous la rhétorique de relance industrielle, c’est une disjonction profonde entre les discours et les conditions concrètes d’un renouveau productif qui est révélé. À travers une critique des impensés politiques, des dérives gestionnaires et des dispositifs déconnectés des territoires, cela rappelle que réindustrialiser ne peut se limiter à une relance mécanique « des usines ». Cela exige de repolitiser l’industrie, de repenser l’innovation, de redonner consistance aux savoirs métier, et de rétablir les ancrages locaux pour instruire les récits collectifs. Sans une rupture avec les simulacres d’action publique portés par une culture managériale désincarnée, c'est peine perdue.

Tag(s) : #Voy-Gillis, #Industrie, #Innovation, #Politique
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