Dans mes pérégrinations web, je me suis intéressé à un article, publié en 2013, par Jean-Pierre Lebrun, sur le site Cairn, concernant la bêtise, phénomène complexe et trop souvent moquée ou balayé d’un revers de main. J’ai vite compris que ce texte ne parle pas de la bêtise comme d’un simple défaut de capacités, ni comme d’un manque de savoir, ou bien de logique. Il en fait, au contraire, une forme active, presque stratégique, de rejet de la pensée. Ce qui m’a le plus frappé, c'est une proposition forte qui affirme que la bêtise ne survient pas en dépit de l’intelligence, mais bien plus fréquemment par son intermédiaire. C'est d'ailleurs l'un des usages de l'intelligence les plus insidieux. En effet, la bêtise commence quand l’intelligence cesse d’être un mouvement d’ouverture vers la découverte pour devenir un instrument de fermeture, de justification, de refus du réel. Lacan est présent dans ce texte, bien sûr, et il le traverse comme un fil rouge. Il mentionne la bêtise comme une adhésion à quelque chose de creux, une soumission à des énoncés morts, des idées toutes faites, des formules qui tournent à vide. On y retrouve aussi des échos du Dictionnaire des idées reçues de Flaubert, ou de la critique Bourdieusienne du langage technocratique. Enfin, la place omniprésente des énoncés et des prises de parole qui brillent par leur forme, mais qui ne pensent plus rien, est également flagrante pour illustrer la bêtise.

Mais, ce qui a fini de me terrasser, c’est que la bêtise n’est pas un attribut personnel ou individuel. Elle est structurelle. Elle se loge dans les formes instituées du langage, dans les routines de pensée, dans les procédures figées dans lesquelles plus rien ne vacille. L’intelligence bureaucratique, l’intelligence gestionnaire, l’intelligence algorithmique peuvent devenir le terreau de la bêtise, dès lors qu’elles s’autonomisent du désir de comprendre, du trouble du réel ou encore des approches de long terme qui investissent dans les connaissances. Ce que l’article pointe, sans jamais sombrer dans la satire, c’est le risque latent que court toute société rationnelle. Lorsque la logique remplace la pensée, que l'incompétence étouffe l’interrogation, que le pseudo-savoir se déploie sans sujet, la catastrophe n'est pas loin. La bêtise, au fond, c’est cette opération discrète par laquelle nous refusons de penser alors qu'il faudrait précisément le faire. Non pas faute de moyens, mais faute de désir, de courage ou simplement d’humilité. L’auteur nous invite à cesser de traiter la bêtise comme une catégorie morale, pour y voir un symptôme du refus de la subjectivité. Il ne s’agit pas de dénoncer les idiots, mais de voir comment chacun, à sa façon, peut devenir le complice de cette paresse de l’esprit qui se déguise en bon sens, en rigueur, en clarté ou pire, en experts attitré donneur de leçons.

Ce diagnostic s’avère d’une puissance remarquable lorsque l’on tente d’en mesurer la portée à l’égard des discours contemporains sur la « souveraineté numérique ». Car s’il est un domaine dans lequel la pensée semble se dissoudre dans la formule, c’est bien celui-là. Ce concept prétend désigner une autonomie politique, stratégique et technologique des États, notamment en Europe, face aux grandes plateformes privées, aux standards dominants et aux infrastructures extra-européennes. Or, à l’analyse, ce signifiant se révèle non seulement flou, mais conceptuellement incohérent, et dans une large mesure, structurellement bête.

Tout d'abord, identifions une aporie logique. La souveraineté, historiquement, suppose un ancrage territorial, une autorité juridique et une capacité à imposer un ordre. Tout le monde veut ignorer que le terme souveraineté relève d'une définition purement juridique et peine à trouver une expression cohérente en dehors de ce domaine. Le numérique, quant à lui, repose sur des logiques de dissémination, d’interconnexion, d’extraterritorialité. Utiliser l’expression « souveraineté numérique » revient donc à juxtaposer deux logiques contradictoires. Ce que David P. Fidler nomme déjà, en 2001, une « souveraineté post-westphalienne » n’a jamais été résolu. Cela n’empêche pas les décideurs européens de multiplier les usages performatifs de ce terme, comme si le fait de le prononcer suffisait à conjurer sa vacuité ! Ensuite, le concept évite systématiquement de poser la question du sujet. Qui est souverain ? L’Union européenne ? Les États-membres ? Les citoyens ? Les fournisseurs d'infrastructures ? On assiste à une substitution du domaine politique par le domaine technique pour aboutir au choix d’un cloud, l’imposition d’un standard, la certification d’un opérateur qui se trouvent érigés en preuves de souveraineté. C’est là un tour de passe-passe inacceptable et malhonnête. Ce déplacement de sens et d’objectif est d’autant plus problématique qu’il repose sur un impensé technologique. Par exemple, on confond possession de l’infrastructure avec maîtrise des finalités qui sont majoritairement de 2 ordres. Comme le montrent les travaux de Félix Tréguer ou ceux du collectif européen sur Gaia-X, le problème central n’est pas d’avoir des serveurs localisés, mais de savoir selon quels modèles de gouvernance, de droit et de valeur, ils fonctionnent. La souveraineté ne se décrète donc pas par des centres de données. Elle se construit par l’orientation des politiques en matière d'usage, de recherche et d'innovation, ce que les discours dominants éludent avec constance.

Enfin, cette critique resterait très largement incomplète si elle n’examinait pas la structure matérielle de ce que l’on nomme souveraineté. Toute prétention à l’autonomie stratégique repose inévitablement sur une chaîne technique concrète. Depuis les composants électroniques jusqu’aux environnements d’exécution logicielle, chaque couche révèle une dépendance structurelle que les discours publics et privés dissimulent ou déplacent. Par exemple, aucun État européen ne maîtrise aujourd’hui la conception, la fabrication et la certification de microprocesseurs hautes performances. Sur le plan logiciel, la situation est tout aussi fragile. Le socle des technologies « libres » critiques est largement tributaire de projets open source maintenus par des fondations américaines. Kubernetes, TensorFlow, PyTorch, Apache Kafka, Postgres, Linux lui-même, constituent des infrastructures non européennes que l’on tente simplement de reconditionner, sans en maîtriser ni le cycle d’évolution ni les arbitrages. Comme l’a montré Laura DeNardis, le pouvoir technique réside aujourd’hui dans la capacité à imposer des standards et à orchestrer leur adoption silencieuse. L’Europe ne participe que très marginalement à ces dynamiques.

Les plans, projets et annonces d’investissement peinent à produire autre chose que des discours de coordination. Les briques matérielles critiques ne sont ni développées ni planifiées. L’échec du projet Andromède en 2013, le repositionnement d’OVH vers des modèles hybrides ou la dépendance persistante à Microsoft pour les environnements collaboratifs dans les ministères en sont quelques symptômes patents. Comme l’indiquent les travaux pour l’Institut G9+, l’essentiel des budgets se concentre sur la couche d’intégration ou sur « des façades souveraines » qui dissimulent mal une inféodation logicielle de fond. Le mal est extrêmement profond, structurel, et demanderait des décennies d'investissements et d'innovations pour changer. Mais, pire, cela exigerait un effort d'apprentissage et de compréhension de la part des décideurs européens qui dépasserait le vernis marketing et les postures surfaciques qu’ils ont à l’heure actuelle.

Il ne s’agit pas ici de dresser une critique technique à visée corrective, car me concernant, je considère que c'est peine perdue ! Il s’agit de montrer que le concept même de souveraineté numérique échoue à désigner ce qu’il prétend incarner, dès lors qu’il ne se donne pas les moyens d’en penser les fondations matérielles, logicielles et intellectuelles. L’Europe entretient le récit de la puissance tout en organisant sa dépendance. Elle revendique une émancipation stratégique tout en reconduisant les logiques de délégation. C’est précisément cela qui relève d’une forme de bêtise. Non pas une bêtise cognitive, mais une bêtise structurelle. Une forme de pensée qui tourne à vide sur un support qu’elle ne comprend plus, et qu’elle ne cherche plus à maîtriser. Le concept de souveraineté numérique, en Europe, est donc une forme achevée de bêtise structurée. Il brille par son usage, mais ne pense plus rien. Il rationalise des politiques vides de sujet. Il se donne pour outil d’émancipation alors qu’il reconduit une hétéronomie profonde vis-à-vis de standards, de discours, de routines techniques. Ce n’est pas une erreur de diagnostic, c’est un symptôme clinique. Celui d’un continent qui, face aux incertitudes du monde numérique, préfère l’incantation à l’invention, la gestion à la pensée, la formule à la vérité. C’est en cela qu’il faut critiquer la souveraineté numérique non comme une promesse non tenue, mais comme un opérateur actif de démonstration de la bêtise contemporaine.

Pourtant, il reste possible de sortir de cette impasse. À condition de cesser de répéter les mêmes slogans. Le problème n’est pas la souveraineté, mais la manière dont elle est pensée, annoncée et figée dans des abstractions sans prise sur la réalité technique. Ce qu’il faut imaginer, ce n’est pas un pouvoir replié sur ses frontières, mais une capacité organisée à reprendre la main sur les conditions concrètes de l’interdépendance. Cela suppose un autre langage, un autre tempo, un autre mode de coordination. Certaines initiatives, encore fragiles, mais lucides, commencent à reformuler ce cadre. Le projet Eurostack en est un bel exemple. Il ne promet ni autonomie magique ni rupture spectaculaire. Il propose un empilement progressif d’outils critiques et « fédérables », depuis les briques matérielles jusqu’aux couches applicatives, en assumant le long terme et l’effort collectif. Ce type d’approche ne s’appuie pas sur des proclamations, mais sur la construction de conditions cumulatives d’émancipation. Elle implique de développer une culture de la maintenance, de la lenteur, de l’interopérabilité gouvernée. Elle n’oppose pas le politique au technique, mais cherche à reconstituer un espace commun dans lequel les finalités sont discutées, les moyens sont pensés et les bifurcations rendues possibles.

C’est cette reconstruction patiente, fédérative et lucide d’un espace techno-politique européen qui peut proposer une alternative à la bêtise. Non pas une souveraineté nominale, mais une capacité collective à habiter et à transformer les infrastructures au lieu de les subir. Non pas un fantasme d’auto-suffisance, mais une stratégie d’orientation durable dans un monde interdépendant. À cette condition seulement, le mot souveraineté pourrait trouver un sens. Pas celui d’un mythe consolateur, mais celui d’un effort soutenu pour remettre la pensée en prise avec la technique.

Tag(s) : #Betise, #Souverainete, #Europe, #Eurostack
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