Le mot solidarité n’a pas toujours eu le sens social et politique que nous lui connaissons. In solidum trouve son origine dans le droit romain et désignait une « obligation commune entre plusieurs débiteurs ». Cette racine juridique exprimait l’idée d’une co-responsabilité intégrale, un lien qui unit les individus non par choix moral, mais par nécessité de cohésion.
La conception des systèmes sociaux français a fait de la solidarité une priorité. Elle a été traversée par plusieurs courants majeurs de pensée qui sont à l’œuvre depuis le début du 20ᵉ siècle. Karl Polanyi considéra très tôt l’hypothèse que l’économie ne pouvait être comprise qu'intégrée dans la société et que toute tentative de la dissocier des logiques sociales et morales conduirait à la désintégration du lien collectif. François Ewald et Robert Castel poursuivirent ce raisonnement en établissant que la protection sociale, au sein de l’économie, naissait d’une volonté politique de gérer l’aléa. Pour y parvenir, il fallait concevoir la sécurité comme un bien commun et non comme une marchandise. John Rawls, parallèlement, posa les fondements d’une justice équitable reposant sur la redistribution adossée à la garantie des libertés fondamentales. Amartya Sen, enfin, prolongea ces approches en développant la notion de capabilités, invitant à mesurer la justice sociale non par la simple distribution des biens, mais par la liberté réelle de chacun à agir et à se développer. Toutes ces étapes participaient d’une volonté et peuvent aujourd'hui aider à comprendre l’évolution des débats contemporains sur la solidarité.
Depuis leur genèse, les systèmes de solidarité en France reposent sur une idée fondatrice claire. La sécurité contre les risques sociaux ne doit pas être un privilège mais un droit attaché à la citoyenneté. Le modèle social français s’inspire du rapport Beveridge et des travaux de Pierre Laroque qui ont institué la Sécurité sociale en 1945. Cette architecture a placé la protection contre la maladie, la vieillesse, le chômage et la pauvreté au cœur du pacte républicain de la nation. C’est donc un pilier fondamental qui établit un contrat collectif, un engagement commun. Son principe repose sur la mutualisation du risque et sur la répartition intergénérationnelle de sa prise en charge. Les cotisations et les taxes des actifs financent les prestations des retraités, des chômeurs, des personnes dépendantes et des assurés malades dans un mouvement continu de solidarité. Pendant plusieurs décennies, ce système s’est adossé à une croissance soutenue, à un emploi industriel stable et à une démographie favorable. L’expansion fordiste a permis de concilier développement économique et progrès social dans un compromis historique qui a façonné la société française depuis presque 80 ans.
Les années 1960 et 1970 ont constitué l’âge d’or de cette solidarité. Le plein emploi assurait des recettes abondantes et la progression des salaires consolidait la base contributive. Les réformes de structure telles que la généralisation de la Sécurité sociale en 1978 et la création du régime unifié de retraite des salariés ont prolongé cette dynamique. Mais la crise économique des années 1980 a profondément déstabilisé cet équilibre. La croissance du chômage, la désindustrialisation et la mondialisation ont réellement réduit la part des salaires dans la valeur ajoutée. Ces évolutions continuent de nos jours de modifier le rapport entre cotisants et bénéficiaires et remettent progressivement en cause la structure profonde du financement de nos systèmes sociaux par répartition.
C’est pour anticiper ces conséquences que la Contribution Sociale Généralisée a été introduite en 1991 afin d’élargir l’assiette du financement à l’ensemble des revenus. La poursuite de la désindustrialisation dans les décennies suivantes a pourtant continué d’aggraver la fragilité du modèle. La part de l’industrie manufacturière dans le PIB français est alors passée de plus de 20 % dans les années 1980 à moins de 10 % aujourd’hui. Le salariat stable sur lequel reposait la mutualisation de la charge de notre pacte républicain a été remplacé par une économie de services volatile et fragmentée. Dans le même temps, la financiarisation de l’économie a détourné une part croissante des profits vers la rente et la spéculation au détriment de l’investissement productif et innovant. Dans certains secteurs, notamment ceux de la finance, du luxe et des technologies, les dividendes versés aux actionnaires ont connu une progression beaucoup plus rapide que les cotisations sociales liées au travail. Cette évolution a traduit une recomposition de la valeur ajoutée au profit du capital. Elle souligne que la part du revenu national allouée aux profits financiers a fortement augmenté depuis les années 1980, tandis que celle du travail stagne ou diminue selon les études de l’INSEE et de l’OCDE. Ce déplacement du centre de gravité économique contribue aussi à l’érosion de la base contributive et accentue les inégalités.
Rappelons également que notre modèle redistributif a produit des résultats remarquables en matière de réduction de la pauvreté et de l’accès aux soins. Il a également permis de maintenir un haut niveau de cohésion sociale dans un environnement mondial de plus en plus compétitif. Toutefois, la soutenabilité du système se dégrade. Le vieillissement démographique accroît la charge des pensions. La progression des dépenses de santé pèse sur les finances publiques. La précarisation du travail et l’essor du numérique déplacent la valeur hors du champ des cotisations. Les revenus du capital, s’ils font bien l’objet de contributions sociales (prélèvements sociaux sur les revenus du patrimoine et de placement, CSG, CRDS, etc.), affichent des rendements inférieurs à celui des cotisations sur les salaires. En revanche, les revenus issus des grandes plateformes numériques échappent en grande partie à l’imposition et aux mécanismes de redistribution, du fait de leur internationalisation et des asymétries fiscales. Cette dissymétrie fragilise le contrat social implicite selon lequel chacun contribue selon ses moyens et reçoit selon ses besoins.
L’histoire des réformes successives de nos systèmes sociaux témoigne pourtant d’une volonté forte d’adaptation permanente mais souvent défensive et en parfaite déconnexion des nouvelles réalités. La réforme des retraites de 1993 a modifié la durée de cotisation et l’indexation des pensions. Celle de 2003 a ouvert la voie à une harmonisation entre régimes publics et privés. La réforme de 2010 a relevé l’âge légal de départ. Celle de 2023 a prolongé cet ajustement sans traiter le fondement même de la répartition. Dans le champ de la santé, les plans successifs de maîtrise des dépenses ont stabilisé les déficits mais au prix d’une tension durable sur l’hôpital. L’assurance chômage a connu plusieurs cycles de réformes visant à équilibrer ses comptes, souvent au détriment de la protection des plus précaires. Ces ajustements successifs traduisent surtout l’incapacité de nos décideurs à repenser globalement le modèle de solidarité.
La crise financière de 2008 puis la pandémie de 2020 ont montré la résilience du système mais également sa dépendance à l’endettement. L’État a dû soutenir les caisses sociales par des transferts de fonds massifs pour éviter leur effondrement. La dette sociale dépasse désormais 150 milliards d’euros. Le modèle n’est viable qu’à la condition d’une croissance continue qui alimenterait les recettes. Or cette condition n’est plus garantie. Les transformations technologiques, l’automatisation croissante et la transition écologique bouleversent les bases de la production et de l’emploi. Le financement fondé sur le travail salarié se trouve ainsi confronté à une mutation historique comparable à celle du passage à l’économie industrielle au 19ᵉ siècle. La progression des logiques financières, la volatilité des marchés et la spéculation sur les dettes publiques exercent de plus une pression constante sur les marges de manœuvre budgétaires de l'État.
Nier ces évidences n'est plus possible !
Dans cette perspective, les « petits » ajustements de complaisance sont absolument inefficients. Il faut un plan de refondation et de prise en compte des réalités du 21ᵉ siècle. La solidarité a longtemps reposé sur une vision de la société dans laquelle le travail constituait autant un droit, un devoir, mais surtout la seule manière de produire de la valeur pour créer de la richesse. Cette représentation de monde s’effrite et le lien entre contribution et protection s'évanouit. L’histoire longue du système français montre qu’il s’est toujours construit en tension entre deux pôles. Le premier renvoie à l’assurance professionnelle fondée sur la cotisation. Le second relève de l’assistance financée par l’impôt. Ces deux logiques se sont équilibrées tant que la croissance du salariat soutenait l’assurance. Leur désalignement crée donc un vide que les réformes paramétriques ne peuvent plus combler.
Ainsi, se dessine un moment de bascule. La solidarité française doit trouver de nouvelles bases sans renier son héritage. Pour commencer, elle doit intégrer la valeur produite par la connaissance, les données et les réseaux. Ce sont des supports de transformation qui impliquent que la création de valeur repose de plus en plus sur l’exploitation des interactions et des flux, entre autres, numériques. Intégrer cette nouvelle économie de la connaissance dans le financement de la solidarité signifie reconnaître que la richesse n’est plus seulement matérielle mais aussi informationnelle et relationnelle. Cette idée rejoint la pensée de Karl Polanyi sur le nécessaire encastrement de l’économie dans la société. Or la société française actuelle a décroché de ces réalités ! Le passage à une économie de la connaissance implique, comme l’a montré Martha Nussbaum, de repenser la solidarité à partir des capabilités, c’est-à-dire de la liberté réelle de chacun à agir et à se développer. La transformation du financement de la solidarité appelle donc une réflexion systémique qui articule histoire, économie, culture et engagement politique dans le sens noble de ce terme.
Ensuite, les solutions d’avenir doivent intégrer la nécessité d’un redéploiement massif de l’investissement vers les infrastructures de résilience. L’adaptation aux changements climatiques n’est pas une option et exige la rénovation thermique des bâtiments, la transformation des systèmes énergétiques, la réorganisation des mobilités et la protection des écosystèmes. Ces chantiers constituent autant de leviers formidables pour relancer un cycle d’emplois locaux et non délocalisables. Ils représentent, eux aussi, une opportunité additionnelle unique de réconcilier la politique sociale avec la politique environnementale en finançant la solidarité par la transition elle-même. En redirigeant une part croissante des flux financiers vers la résilience collective, il est alors possible d’adosser les protections sociales à des investissements productifs, rentables et soutenables.
La réindustrialisation, enfin, ne peut plus être retardée et ne peut plus se contenter d'annonces creuses et de plans vides de sens et de moyens. Elle implique une transformation profonde des chaînes de valeur, des modes de production et des savoir-faire. Les nouvelles industries bas-carbone, la relocalisation stratégique de la production et la montée en puissance des technologies propres peuvent restaurer une autre base contributive solide tout en réduisant la dépendance aux marchés extérieurs. C’est donc un troisième contributeur pour construire et financer nos nouveaux systèmes d’entraide. Comme le soulignent Dani Rodrik et Elinor Ostrom, la réindustrialisation durable exige une gouvernance pluraliste et des institutions capables de concilier l’efficacité économique et la justice sociale. La réindustrialisation n’est pas uniquement une question de compétitivité, mais un enjeu de cohésion nationale et de souveraineté collective.
L’innovation occupe donc une place centrale dans tous ces mouvements de refondation. Elle ne se limite pas à la technologie mais englobe la recherche, la formation, les modes d’organisation, les pratiques sociales et les arbitrages politiques capables de créer de la valeur collective. Si Joseph Schumpeter a montré que l’innovation constitue la force motrice de la transformation économique par la « destruction créatrice », il a également indiqué qu’elle doit être encadrée par une logique de bien commun. Mariana Mazzucato insiste sur le rôle entrepreneurial de l’État dans la direction qu’il fixe pour ses investissements stratégiques vers ces missions d’intérêt collectif. Les investissements dans l’intelligence artificielle, la robotique, les biotechnologies, les nouveaux matériaux de construction ou les énergies renouvelables sont de nature à engendrer un nouvel « espace de jeu » que les industries sauront s’approprier. Cela permettrait de créer des emplois extrêmement qualifiés si cela s’inscrit dans une logique d’inclusion et de redistribution dessinant un avenir partagé. L’innovation sociale peut transformer la gouvernance des territoires et des institutions en rapprochant la décision des citoyens. La mise en réseau des compétences locales, l’expérimentation de modèles économiques circulaires et la valorisation de la connaissance partagée ouvrent des perspectives nouvelles pour un financement probablement plus pérenne de la solidarité. En soutenant une politique d’innovation ancrée dans l’économie réelle et en considérant l’état effectif de nos systèmes de solidarité, la France pourrait faire de la créativité et de la recherche collective non seulement un moteur de croissance mais un vecteur d’équité et de stabilité sociale.
Cependant, ces propositions supposent un degré de maturité politique et sociale que la France ne semble pas avoir atteint. Les réformes successives ont profondément entamé la confiance collective et le dialogue social demeure trop souvent polarisé entre défense corporatiste et impératif budgétaire. Les institutions n’arrivent plus à créer un espace de délibération dans lequel l’expérimentation pourrait se déployer sans provoquer d’opposition frontale. La transition exige pourtant une maturité politique capable d’accepter l’incertitude, la lenteur, le compromis et surtout un engagement commun renouvelé. Or la société française se dirige de plus en plus vers une situation de confrontation inextricable. Si cette maturité ne se construit pas rapidement, les tentatives d’articulation entre ancien et nouveau risquent d’échouer, laissant le champ libre à une alternance de blocages, de réformes imposées et, fatalement, brutales. La réussite de la refondation du modèle de solidarité dépend donc autant de la volonté technique que de la capacité collective à réarmer une démarche politique de long terme fondée sur la coopération et la confiance.
Pour que cette coopération et cette confiance renaissent, il faut qu’un horizon commun soit proposé. Une nation ne peut se mobiliser que si elle croit en un projet qui dépasse les intérêts immédiats, les postures partisanes, les individualismes et réconcilie le progrès matériel avec le sens du collectif. Or le modèle libéral actuel, fondé sur la maximisation du profit, la financiarisation de l’économie, l’individualisme le plus extrême et l’extraction sans limite des ressources, a épuisé sa capacité à inspirer et à unir. Si ce modèle a produit une croissance forte depuis des décennies, il a fini par s'éloigner du bien-être, par engendrer un travail vidé de sa signification et par concentrer une richesse croissante entre les mains de quelques-uns. Sa logique s’est faite autonome au point de dissoudre la cohérence du lien social. Repenser la solidarité suppose donc de remettre en cause cette architecture idéologique non pas pour revenir à un passé idéalisé mais pour ouvrir la voie à un modèle post-libéral fondé sur la durabilité, la coopération et la valeur partagée. Ce modèle pourrait s’inspirer de la justice comme équité de John Rawls pour réintroduire des principes d’équilibre et de redistribution dans un cadre démocratique. Il s’agit de redonner à la société un projet politique dans lequel chaque citoyen puisse se reconnaître. Un tel projet articulé autour de la justice, de la soutenabilité, de la souveraineté et de la dignité seul pourra rallumer le désir collectif et redonner au mot progrès un sens à la fois moral, social et civilisationnel.
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