Il y eut dans l’histoire de France un moment durant lequel le pouvoir royal cessa d’être une force agissante pour devenir une fonction somnambule. Les derniers Mérovingiens, qu’on appela plus tard les « rois fainéants », continuaient à régner mais ne gouvernaient plus. Leur autorité, fondée sur le sang et la tradition, flottait au-dessus d’un royaume qu’ils ne comprenaient plus. Pendant qu’ils se repliaient sur leurs palais, d’autres, les maires du palais (major domus), administraient, décidaient, transformaient. La légitimité restait au sommet, mais l’énergie s’était déplacée ailleurs. Cette césure, plus qu’un épisode, dit quelque chose d’universel sur la mort lente des pouvoirs. Les rois fainéants ne furent pas des paresseux mais des anachroniques ! Ils incarnaient la permanence d’un monde qui se défaisait autour d’eux. Ce n’est pas leur indolence qui provoqua leur chute, mais leur incapacité à voir que la source de la légitimité avait changé de place. Ils gouvernaient encore par droit alors qu’il fallait désormais gouverner par intelligence.

Je me demande si notre époque ne rejoue pas, sous d’autres formes, cette tragédie discrète. En effet, nous vivons dans un pays dans lequel le pouvoir demeure concentré entre les mains d’une « élite » convaincue de sa compétence, persuadée d’incarner la raison, certaine d’être légitime. Mais cette élite ressemble de plus en plus aux héritiers mérovingiens, protégée, endogame, recluse dans ses palais administratifs, sourde à la mutation du monde qu’elle administre. Ce n’est pas tant la malveillance que la fossilisation qui caractérise notre temps. Le pouvoir ne complote plus, il se répète. Il se contente d’exister, croyant que sa continuité suffit à produire du sens.

Les travaux de William Genieys, centrés sur sa notion de « systèmes élitaires sectoriels », permettent d’aller bien au-delà d’une simple description des cercles du pouvoir. Ils montrent comment des réseaux d’acteurs, issus autant de la haute fonction publique, de grandes entreprises publiques que de certains segments du privé, se constituent en coalitions durables autour de secteurs clés de l’action publique. Ces élites dites « sectorielles » façonnent la décision politique en consolidant leur contrôle sur des domaines stratégiques tels que la santé, la défense, l’énergie ou la finance. Elles forment ce que Genieys nomme un État des élites, un appareil dans lequel la circulation du pouvoir se fait à l’intérieur de sphères fermées, mais reliées entre elles par des alliances implicites. Genieys insiste sur le fait que cette organisation établit une logique de stabilité institutionnelle construite sur la coopération entre initiés. Le renouvellement du pouvoir s’y fait par cooptation et non par ouverture, créant une inertie systémique qui bloque l’innovation politique et entretient la méfiance citoyenne. Ce mécanisme explique pourquoi, malgré les alternances électorales, les politiques publiques changent si peu dans leurs fondements. Sous couvert de rationalité technocratique, le cœur décisionnel demeure inchangé, perpétuant un modèle dans lequel la compétence administrative se transforme en monopole de légitimité. En décrivant cette architecture invisible de la gouvernance française, Genieys propose la clé d’une lecture plus fine de notre immobilisme collectif. Le pouvoir y est institutionnalisé par des héritiers sociaux dans des circuits d’interdépendance qui garantissent la continuité de l’État tout en étouffant sa capacité d’invention et de transformation. Le paradoxe réside dans le fait que la stabilité érigée en principe absolu finit par se retourner contre la vitalité politique, transformant la permanence en inertie et la gouvernance en gestion sans horizon.

Camille Peugny prolonge ce diagnostic en mesurant les effets de cette organisation dans le corps social. Dans ses travaux, il démontre que la promesse républicaine d’égalité des chances s’est transformée en mythe mobilisateur sans réalité effective. La méritocratie, autrefois synonyme d’ascension, est devenue un instrument de légitimation du statu quo. L’ascenseur social, censé garantir la mobilité, ne monte plus, au mieux il vibre à vide, et dans de nombreux cas, il descend. Peugny parle d’un véritable renversement de dynamique avec un ascenseur social qui s’est inversé et fonctionne désormais comme un « descendeur social ». Les enfants des classes moyennes ne cherchent plus à dépasser leurs parents, ils luttent pour ne pas tomber plus bas. Cette inversion crée une société dans laquelle l’avenir inspire la crainte plutôt que l’espérance, une société de rétraction dans laquelle chacun protège ses acquis faute de croire en un progrès collectif. Au-delà de la précarité économique, c’est la croyance dans la justice du système qui s’effondre. L’effort ne garantit plus la réussite, le diplôme ne protège plus de la fragilité sociale, le travail ne fonde plus la dignité. Ce désajustement moral et social engendre un sentiment diffus d’injustice et d’impuissance. Peugny décrit une France dans laquelle la mobilité est devenue asymétrique avec une ascension qui ne concerne qu'une minorité « dorée », et la chute une majorité silencieuse. La cohésion nationale, autrefois soutenue par le lien entre effort et reconnaissance, se délite au profit d’un sentiment de désaffiliation. Ce n’est plus la prospérité qui fonde la paix sociale, mais la peur de la perte qui dicte les comportements. En ce sens, Peugny décrit un basculement anthropologique dans lequel la méritocratie s’effondre en tant que croyance partagée, et avec elle s’effrite la matrice symbolique du contrat républicain. Le déclassement n’est plus un accident, il devient une condition commune parce que le moteur de la société française ne tire plus vers le haut, il s’use à contenir la chute.

Thomas Philippon, enfin, dévoile la dimension économique de ce constat avec une précision empirique remarquable. Il montre que la dérive vers une économie de rente n’est pas un accident mais le résultat d’un affaiblissement structurel de la concurrence et de l’innovation au sens le plus large. L’intensité concurrentielle, qui devait être le moteur de la créativité, s’est effondrée dans de nombreux secteurs. Les marges bénéficiaires augmentent tandis que la productivité stagne. Le capital circule moins vers les entreprises innovantes et davantage vers celles qui possèdent déjà le pouvoir de marché. Cette mécanique entretient un cercle vicieux dans lequel la concentration économique nourrit la rente, et la rente alimente la concentration à son tour. Le marché français n’est plus un lieu de création mais un espace de positions acquises. Les acteurs dominants verrouillent les ressources, les institutions protègent les acteurs en place et la bureaucratie transforme la régulation en forteresse. Là où la dynamique concurrentielle devrait stimuler le renouvellement, elle entretient la stagnation. Philippon en tire une leçon plus large et constate que lorsque la logique positive de concurrence s’efface, c’est la vitalité démocratique elle‑même qui s’étiole. En effet, l’économie cesse d’être un espace d’émancipation pour devenir un système d’héritages et de privilèges consolidés. À cette logique de rente s’ajoute une mécanique patrimoniale qui pétrifie l’appareil productif. La concentration de l’actionnariat nourrit un capitalisme familial qui confond continuité et compétence. Le management héréditaire s’impose alors comme norme implicite, produisant un cercle vicieux dans lequel l’État parachute, la bureaucratie protège, et la performance se confond avec la conservation des places. Le travail perd sa valeur mobilisatrice, les relations sociales se figent, et la croissance des PME se heurte à des frontières invisibles dressées par l’entre‑soi. Cette configuration explique donc pourquoi la promesse d’élévation par le travail et les études s’érode et que l’ascension se métamorphose en succession.

Nous retrouvons ici la configuration du septième siècle, mais sous des formes contemporaines. Une élite conserve son prestige, son langage et ses symboles de légitimité, mais elle a perdu la maîtrise du réel. Le peuple s’éloigne, non par révolte, mais par désaffiliation silencieuse. Les forces vives du pays, créateurs, entrepreneurs, travailleurs, chercheurs, acteurs locaux et collectifs d’innovation, inventent ailleurs ce que l’État ne sait plus produire ni accompagner. Là où autrefois la royauté se vidait de sa substance politique, la République d’aujourd’hui se vide de sa capacité de transformation. De plus, lorsque la méritocratie s’inverse en « héritocratie » (oligarchie), l’ascenseur social cesse d’être une promesse et devient un mythe épuisé et finalement un risque de dévalorisation. La société s’organise alors autour de positions figées, protégées par des rentes économiques et symboliques, pendant que la dynamique collective s’éteint. La France agit comme une monarchie fatiguée, sans rois mais avec des rituels, prisonnière d’un cérémonial institutionnel qui entretient l’illusion de la décision. Nos institutions continuent de mettre en scène la délibération, mais la décision effective se déplace vers des réseaux d’influence, des comités d’experts, des sphères opaques, dans lesquels s’élabore la norme sans débat. Le verbe présidentiel, devenu performatif mais sans portée, remplace l’action. Les annonces tiennent lieu de stratégie, la communication supplante le projet, et la politique s’épuise dans la scénographie du pouvoir. Le pays ne manque pourtant pas d’intelligence ou de ressources créatives, mais il manque de prise sur lui-même. Ce déficit de gouvernance est le symptôme d’une société qui a externalisé sa vitalité vers des périphéries innovantes mais inefficientes, pendant que son centre institutionnel s’enferme dans la ritualisation de sa propre continuité. Dans cette mécanique infernale, le pouvoir a perdu ce que les Mérovingiens avaient déjà perdu avant lui, la capacité d’incarner l’avenir. Ce n’est plus qu'un pouvoir de gestion qui gouverne la continuité, pas la transformation. Et parce qu’il ne veut plus voir ce qui change, ce même pouvoir laisse la société évoluer sans lui.

C’est ici qu'il nous faut innover, retrouver l'élan qui façonna nos démocraties, cette volonté détachée qui forge le devenir. Pascal Demurger, dans son dernier ouvrage, ne propose ni réforme institutionnelle ni grand soir politique, mais un déplacement intérieur. Il s’agit de passer d’un pouvoir infantile à sa version adulte. Son idée, simple et radicale, consiste à rompre avec la verticalité infantilisante pour redonner au lien politique la qualité d’une relation d'adultes à adultes, fondée sur l’humilité, la confiance et la reconnaissance. Demurger ne réinvente pas la République, il lui propose de passer à la maturité. Ce n’est pas un pivot théorique mais une respiration, la preuve qu’un autre exercice du pouvoir reste possible à condition de sortir de la fascination pour l’autorité et d’entrer dans la logique de la responsabilité. Là où Demurger invite à la responsabilité, Cynthia Fleury en montre la condition au travers du soin du lien social. Elle plaide pour une éthique du pouvoir fondée sur la considération. Elle conçoit la démocratie comme une thérapeutique de la relation, un espace dans lequel la responsabilité collective suppose de réparer ce qui relie. Pour elle, gouverner revient à cultiver la santé morale du corps social, à veiller sur la possibilité même du dialogue et de la délibération. Cette approche prolonge la perspective ouverte par Demurger, qui insiste sur la nécessité d’un pouvoir qui ne domine plus, mais accompagne et écoute. Elle esquisse les contours d’un nouveau contrat social dans lequel la souveraineté se définit moins par la force que par la capacité à générer de la confiance et du sens partagé.

La question n’est donc plus de savoir si la France est gouvernée par des élites, mais si ces élites sont encore capables de grandir. La crise que nous traversons n’est pas celle d’un excès d'intelligence, mais d’un défaut de maturité. Nous ne souffrons pas d’avoir trop d’experts, mais d’avoir trop d’adolescents du pouvoir. Des dirigeants brillants mais incapables de douter. Le drame de la France aujourd’hui n’est pas la médiocrité de ses gouvernants, mais leur incapacité à se déprendre du mythe de la toute puissance rationnelle. Ils gouvernent comme on tient une équation, pas comme on conduit un peuple. Revenir à l’histoire des rois fainéants, c’est comprendre que la décadence n’est jamais un effondrement soudain, mais un lent renoncement à comprendre le réel. Les Mérovingiens furent remplacés non parce qu’ils furent corrompus, mais parce qu’ils furent inactuels. Pépin le Bref ne prit pas le pouvoir par la force, mais parce qu’il était déjà le seul à l’exercer.

Nous sommes peut-être à la veille d’un même basculement, mais d’une autre nature. Celui d’une société qui, lassée d’être gouvernée par des héritiers, cherche à devenir adulte. Non pour abolir le pouvoir, mais pour le transformer et lui rendre sa vitalité. La France devra, tôt ou tard, passer de la conservation de ce qui a été construit à la création de nouveaux horizons, de la dévotion à un passé dépassé à la compréhension de son rôle dans les décennies à venir. Elle devra cesser de chercher des rois ou des hommes providentiels, fussent-ils républicains, pour retrouver des dirigeants capables de penser avec elle et pour elle. Ce n’est pas un renversement qui est nécessaire, mais une conversion du regard. L'enjeu, c'est de (re)conquérir la lucidité. L’histoire enseigne qu’un peuple ne se révolte pas seulement contre la tyrannie, mais également contre la condescendance. Si la France ne veut pas rejouer le crépuscule des Mérovingiens, elle devra apprendre à gouverner non plus depuis la hauteur du trône, mais depuis la maturité du lien.

Reconstruire le contrat social suppose de redonner une direction commune à des existences dispersées. Cela demande de dépasser la simple gestion d’un système à bout de souffle pour réinventer la finalité même du vivre ensemble. L’esprit républicain, affaibli par la défiance et la compétition, doit retrouver une fonction d’hospitalité, celle qui accueille les différences au lieu de les hiérarchiser. La cohésion d’une nation se cultive dans les lieux dans lesquels la responsabilité devient partage et le pouvoir se comprend comme un service. Dominique Méda rappelle que le contrat social de demain ne se fondera plus sur la seule production de richesse mais sur le sens collectif donné au travail, à la reconnaissance et à la participation. Elle invite à concevoir la société comme un espace de coopération dans lequel la valeur se mesure à la contribution plutôt qu’à la compétition. Une telle refondation implique une transformation morale du pouvoir. La modernité politique s’ouvrira de nouveau lorsqu’elle saura unir la liberté individuelle et la réciprocité du lien civique, la réussite personnelle et la responsabilité commune. Le véritable contrat social naîtra d’une conscience renouvelée et partagée, celle d’un pacte de confiance entre ceux qui décident et ceux qui vivent les conséquences de la décision.

La France avance aujourd’hui sur une ligne de crête, héritière d’un passé glorieux mais prisonnière de ses propres certitudes. Comme les rois fainéants d’autrefois, ses élites s’abritent derrière la légitimité du pouvoir sans en assumer la vitalité. Si elle ne parvient pas à transformer cette inertie en mouvement, si elle laisse la société se fracturer entre héritiers du système et citoyens désaffiliés, alors le pays risque de s’effondrer sur lui-même, non par violence, mais par implosion lente de la confiance et du sens commun.

Tag(s) : #Société, #Pouvoir, #Responsabilité, #Transformation
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