Dans nos sociétés contemporaines, tout semble devoir être anticipé, planifié, maîtrisé. Les institutions, les entreprises et les individus se fient à des plans, des prévisions, des scénarios qui prétendent prévoir. Le langage managérial abonde de feuilles de route, de projections financières, d’indicateurs censés assurer la stabilité d’un avenir domestiqué. Mais cette obsession du plan qui promet efficacité et sécurité ignore deux vérités à la fois simples et profondes. En premier lieu certaines découvertes, certaines inventions vitales, certaines rencontres avec le réel, certains projets ne peuvent aboutir qu’à condition de bénéficier d’une forme d’aléa. Ensuite, malgré tous les plans, les métriques, les revues, l’anticipation, ne pas intégrer les fluctuations naturelles de toutes les activités humaines est tout simplement une négation de la réalité et une erreur de pilotage. Accepter une part d’inconfort, cultiver l’errance et la suspension du jugement, se rendre disponible à l’imprévisible constitue un geste fécond, à la fois intellectuel, moral et politique. Cette disponibilité n’est pas une résignation, mais une ouverture volontaire à ce qui n’est pas encore formulé, à ce qui échappe aux cadres établis, et c’est peut-être là la condition même d’une pensée vivante et innovante tout spécialement au début d’une nouvelle ère d’innovations.
James C. Scott, dans « Seeing Like a State », a montré les limites des grands projets modernistes imposés par le haut. Les plans d’urbanisme inspirés par la géométrie rationaliste ou les campagnes agricoles planifiées selon des schémas abstraitement efficaces produisaient fréquemment des désastres écologiques et sociaux. Ces initiatives échouèrent parce qu’elles voulaient réduire la complexité à des grilles simplifiées. Les savoirs pratiques locaux et tacites, ignorés par la logique cartographique des plans, révèlent l’importance de l’imprévu et du savoir situé, parfois même instantané. C’est la reconnaissance que l’abstraction échoue à embrasser la totalité du réel et que seul le dialogue attentif avec le terrain permet de comprendre la multiplicité des situations. Cette dissonance protège de l’illusion de la maîtrise et rappelle que la connaissance est toujours partielle.
Julia Driver nous montre d’ailleurs comment activer efficacement cette part d’inconnu. En effet, certaines valeurs comme la modestie, la confiance ou l’ouverture s’enracinent dans l’ignorance. Ce qui est considéré comme un désagrément lié au fait de ne pas savoir peut devenir une ressource qui oblige à une vigilance accrue dans le rapport à autrui. L’incertitude n’est donc pas une anomalie, mais la condition de l’expérience subjective. L’intérêt de cette « zone d’ombre » remonte au scepticisme antique transmis par Sextus Empiricus. Il proposait, dès le 2ᵉ siècle, de suspendre le jugement non pour s’abstenir d’agir, mais pour agir avec « une conscience aiguë des limites de nos savoirs ». Cette suspension n’est pas une paralysie, mais l'exercice de la lucidité face à la complexité du réel et une invitation à avancer sans certitude absolue.
La réflexion sur l’ignorance comme dimension constitutive du savoir a été poursuivie par Robert Proctor. Il a développé la notion « d’agnotologie », et a montré que l’ignorance n’est pas uniquement une absence de connaissances. Elle peut être fabriquée délibérément, par exemple, lorsqu’une industrie ou un groupe d’acteurs économiques, politiques ou scientifiques organise la désinformation, occulte certaines données, ou crée du doute artificiel. Discerner ce que nous ne savons pas de ce que nous ne pouvons ne pas savoir est un acte essentiel pour se donner les moyens d’identifier les angles morts qui méritent vigilance. L’agnotologie invite à traiter l’inconnu non comme une faiblesse à combler par un plan ou des connaissances complémentaires, mais comme un champ d’attention critique et de créativité. Proctor fut précédé par James Frederick Ferrier, au 19ᵉ siècle, qui proposait une véritable théorie de l’ignorance qu’il nomma « agnoïologie ». Il insistait sur le fait qu’il est essentiel de distinguer ce qui peut être connu de ce qui demeure fondamentalement inconnu. Savoir que nous ne pouvons pas tout savoir conduit à comprendre que le réel se donne par fragments et c’est dans l’acceptation de cette incomplétude que l’on peut agir avec justesse.
Pourquoi comprendre tous ces principes est-il essentiel, tout particulièrement aujourd’hui ? Nous abordons désormais des basculements technologiques qui impliquent un grand inconfort épistémique. Certaines sciences qui font l’actualité sont frontalement confrontées à l’incertitude, qu’il s’agisse de la modélisation climatique, de l’intelligence artificielle ou des dernières évolutions du domaine Quantique. Ces innovations majeures impliquent des modèles qui prévoient et projettent des scénarios, mais qui ne garantissent jamais. La reconnaissance explicite de leurs marges d’erreur devient donc la condition d’une utilisation sage, responsable et éclairée. Dans ces champs nouveaux d’application, l’acceptation d’une « stochognose » (stochastikos + gnosis) devient même un impératif opérationnel, car ignorer leurs incertitudes et la part obligatoire d’investissement fortement intellectuelle qu’ils exigent conduit à des décisions aveugles et parfois dangereuses.
Certains penseurs ont proposé des démarches opératives pour transformer cette (in)disponibilité en méthode. Karl Popper est, à cet égard, un philosophe central pour penser l’incertitude comme une ressource. Sa logique de la falsification inverse le rapport classique au savoir. Avant Popper, une grande partie de la philosophie des sciences s’appuyait sur les principes de vérification et de confirmation. La pensée dominante affirme qu’une théorie devient scientifique parce qu’on peut accumuler des observations ou des expériences qui la confirme. Popper voit immédiatement une faiblesse dans cette logique et affirme qu’aucune quantité d’observations confirmatoires ne garantit qu’une loi soit universellement et indéfiniment vraie. En d’autres termes, les théories scientifiques ne peuvent pas être prouvées irrévocablement par des observations répétées, mais elles peuvent être mises à l’épreuve continuellement jusqu’à être éventuellement réfutées. Cette posture implique que toute connaissance scientifique est inachevée, faillible, toujours en attente de tests qui pourraient la contredire. Vouloir planifier un savoir définitif, fermer la possibilité du doute, revient à trahir la dynamique même de la science. Popper offre donc une méthode pratique pour ne pas chercher la certitude, mais cultiver des hypothèses audacieuses et les confronter sans relâche au réel pour en tirer une loi relative la plus solide possible mais dont on ne pourra jamais affirmer à 100% qu’elle soit vraie. Sa perspective transforme le non-savoir en condition de créativité et rend la planification totale du savoir non seulement illusoire mais nuisible.
La démarche de Popper, fondée sur la « falsifiabilité » et sur le caractère toujours provisoire du savoir scientifique, entre en tension avec la situation actuelle. Aujourd’hui, une partie majoritaire du grand public interprète cette incertitude non comme une force mais comme une faiblesse. La logique poppérienne reconnait que la science avance par essais et erreurs, qu’elle progresse en corrigeant ses hypothèses. Mais du point de vue d’une partie croissante des individus, ce discours est perçu comme un aveu d’incompétence ou d’instabilité. Autrement dit, l’inconfort épistémique qui est constitutif de la science se heurte aujourd’hui à une culture sociale et médiatique qui attend des certitudes, des plans clairs, des promesses de sécurité. Le contraste est flagrant dans les crises sanitaires ou climatiques. Quand la science avance par incertitude assumée, le public demande des certitudes immédiates. Cela rejoint le diagnostic de Robert Proctor, et illustre comment l’ignorance est instrumentalisée. Dans un temps moderne dans lequel la science expose honnêtement ses incertitudes, des acteurs exploitent ces zones d'instabilité pour semer le doute et fragiliser la confiance collective. Le discours scientifique, fondé sur la révision, devient ainsi vulnérable aux attaques de ceux qui présentent cette révision comme une incohérence.
Donald Schön, pour sa part, s'intéressa aux activités professionnelles et organisationnelles. Avec sa notion de « praticien réflexif », il montra que l’expertise vivante ne réside pas dans l’application mécanique de plans préconçus. Au contraire, elle se trouve dans la capacité à improviser en situation, à réfléchir pendant l’action, à reformuler les hypothèses au contact de l’inattendu. L’ingénieur, l’architecte, le médecin ou l’enseignant efficaces ne sont pas ceux qui déroulent un plan immuable, mais ceux qui savent suspendre leur certitude et ajuster leur geste au fil de l’expérience. Cet espace de non-déterminisme est ici valorisé comme compétence consistant à savoir rester attentif à ce qui déjoue nos attentes, accueillir l’inattendu et reformuler son cadre de pensée en temps réel. Schön fournit une perspective opérationnelle qui critique frontalement la culture du plan mais il se heurte à une société qui fonctionne désormais sur la redevabilité en matière de compétences. En effet, qui serait à l’écoute d’un chirurgien capable d’admettre la nécessaire adaptabilité aux circonstances « hors protocoles » ? Que dire d’un ingénieur dans le nucléaire qui admettra ne pas tout contrôler ou comprendre ? Confieriez-vous la construction de votre maison à un architecte qui avouera le plus simplement du monde que certains aléas peuvent changer les plans au dernier moment ?
John Dewey, dans sa philosophie pragmatiste, radicalise ces idées. Pour lui, toute connaissance naît de l’expérience et doit être conçue comme un processus d’expérimentation. Loin de chercher la certitude, la pensée doit être une enquête continue, guidée par les problèmes concrets rencontrés dans l’action. Dewey rejette la séparation stricte entre théorie et pratique. Pour Dewey, penser c’est expérimenter, tester, réajuster. L’absence de connaissance est donc constitutive de la démarche dans tous les domaines. Dans l’éducation, il prône une pédagogie dans laquelle l’élève apprend en explorant, en tâtonnant, en se confrontant à des situations ouvertes plutôt qu’en suivant un plan figé. Dans la politique, il défend l’idée que les institutions doivent être conçues comme des dispositifs expérimentaux, capables de s’adapter aux transformations du monde. La prospective chez Dewey ne consiste pas à planifier un avenir déterminé, mais à multiplier les capacités d’adaptation collective face à l’imprévu.
Les derniers progrès de l’IA nous amènent désormais à devoir repousser encore plus loin la logique de l’incertitude et donc de l’absence de maitrise de la connaissance. Donna Haraway affirme que notre époque exige d’apprendre à vivre avec des situations complexes et contradictoires. Dans son approche, « rester avec le trouble » signifie accepter la non-résolution et inventer des alliances inattendues qui intègrent cette absence de clarté. L’inconfort devient une éthique de la cohabitation avec l’incertain et ce concept se radicalise avec Karen Barad et son « réalisme agentiel ». Elle démontre que le savoir ne se construit pas sur la base d’entités préexistantes mais dans des « intra-actions » dans lesquelles les éléments se définissent mutuellement. L’inconfort est donc structurel et ne constitue pas un accident de notre ignorance, mais la marque même de la manière dont le monde se constitue en relation avec nous. Reconnaître cette indétermination, c’est transformer les pratiques, en particulier politiques et professionnelles, en processus ouverts, dans lesquels le savoir est cocréé avec ce qu’il prétend observer. Annette Markham, dans le champ des sciences sociales, défend la notion de « méthode improvisée » consistant à documenter et à justifier les ajustements rendus nécessaires par l’imprévu du terrain. La compétence méthodologique est ainsi la capacité à « transformer l’instabilité en ressource de connaissance ». L’improvisation devient la condition d’une intégration fidèle à la fluidité du réel.
Mais de Popper à Markham, un fil rouge se dessine. L’inconfort épistémique n’est pas seulement ce que l’on doit tolérer faute de mieux, mais ce qui rend possible l’émergence d’un savoir en renouveau et d’une éthique adaptée à une époque marquée par l’incertitude. Ensemble, ces penseurs nous interpellent et nous rappellent que ce n’est pas en cherchant à supprimer le trouble que nous avancerons désormais, mais en apprenant à l’habiter et à en faire un moteur d’invention. Toutes ces approches opérationnelles convergent et proposent d’intégrer l’incertitude dans des pratiques organisées, que ce soit par la falsifiabilité, la réflexivité, l’expérimentation ou l’institutionnalisation de la controverse. Il faut donc renverser la perspective en matière d’innovation si nous voulons absorber les révolutions à venir. L’inconfort épistémique est ce qui rend possible ce progrès futur car il permet l’ouverture aux dissemblances et la rencontre avec l’inattendu. Loin d’être une abdication, il installe une disponibilité active qui fonde la créativité et l’action réfléchie. Le monde ordonné tel que nous le pratiquons ne doit pas disparaître, mais être compris comme provisoire, souple, révisable, toujours partiel et toujours susceptible d’être remis en question.
L’intelligence artificielle et le calcul quantique inaugurent une nouvelle rationalité dans laquelle l’incertitude cesse d’être un défaut pour devenir principe constitutif. Ces technologies produisent des résultats probabilistes ou explorent des états multiples, et leur exploitation exige de concevoir des modèles d’usage adaptatifs et évolutifs. Cette logique dépasse ces deux domaines. Les neurotechnologies, la robotique autonome, les technologies spatiales et les matériaux programmables reposent également sur des processus que l’on peut qualifier de « contextuels ». Dans tous ces cas, l’aléa ne peut pas être traité comme une menace ou un défaut à corriger, mais comme un ingrédient à intégrer dans la conception de solutions. Cela implique une transformation profonde de nos pratiques rationnelles pour obtenir des dispositifs résilients et non plus déterministes. L’inconfort épistémique devient ainsi une condition méthodologique de l’émergence de ces futures innovations. Il s’agit non plus de chercher la certitude, mais de créer des environnements capables de dialoguer avec l’imprévisible. L’avenir des techno-sciences est inséparable d’une culture de l’adaptation, de l’itération et de l’apprentissage permanent.
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