L’Agora dans la Grèce antique constituait le centre de la cité, autant marché, lieu de rassemblement qu'espace de discussion politique et philosophique. C’est là que les citoyens libres se réunissaient pour écouter, débattre et prendre des décisions concernant la vie collective. Elle remplissait une triple fonction économique, sociale et discursive. L’Agora peut être vue comme l’ancêtre des espaces publics modernes de prises de parole ou de rassemblement thématique. Elle instituait un régime de visibilité réservé aux citoyens dans lequel les affaires de la cité devenaient affaires communes, discutées au grand jour.

Plus tard, au XVIIᵉ siècle, les académies scientifiques européennes organisèrent des séances durant lesquelles étaient présentées des connaissances provisoires, suivies de débats parfois vifs et de confrontations intellectuelles. Ces espaces n’ont jamais été égalitaires et l’accès était souvent réservé à des cercles restreints d’initiés. Les hiérarchies institutionnelles et les rapports de pouvoir influençaient fortement la possibilité de contredire un « maître », de faire entendre une voix marginale ou, plus simplement, de s'exprimer. Plus tard, notamment au XIXᵉ siècle, les conférences populaires ou les universités ouvertes, et au XXᵉ siècle, les grands colloques interdisciplinaires ou les forums sociaux, ont cherché à élargir l’écoute aux auditeurs au-delà du cercle des spécialistes.

Ces formats de « regroupements » ne sont donc pas nouveaux. Pourtant, force est de constater que les colloques, conférences et tables rondes ont grandement perdu de leur intérêt. Ce sont aujourd’hui des événements minutés, réglés comme des horloges, dans lesquels les échanges sont remplacés par des discours convenus et millimétrés. Leurs agendas sont saturés de pseudos rencontres, à tel point que l'on peut raisonnablement se demander la finalité de ces manifestations, si ce n'est celle d'occuper l'espace et de faire du bruit. Le problème dépasse de loin la question du format et interpelle sur une transformation plus profonde de nos sociétés, qui prive de plus en plus délibérément ces rencontres de leur fonction critique. Malheureusement, cette situation aboutit à les vider de leur sens ! Le modèle des TED Talks illustre parfaitement ce glissement. Conçues initialement pour partager des idées, ces interventions finissent par privilégier l’effet spectaculaire plutôt que la rigueur. Tout est calibré et répété, de sorte que l’intervenant délivre un récit émotionnel séduisant, mais souvent appauvri pour respecter un cadre et une attente scénaristique. La pensée et les idées se réduisent alors à une suite de formules et de slogans présentés comme des vérités accessibles. La plupart des auditeurs participent à ces événements avec l’illusion d’avoir appris, alors qu’ils ont surtout été séduits.

L’absence de controverse, fait majeur, est devenue un problème intrinsèque, car ces formats ne tolèrent plus la contradiction. La table ronde, censée croiser les points de vue, se transforme en alignement poli de positions parallèles, soigneusement chronométrées pour éviter le débordement. L’auditeur assiste à un simulacre de débat dans lequel le consensus artificiel tient lieu de réflexion. L'un des effets majeurs consiste généralement à limiter au maximum l'interaction avec les auditeurs. Ce qui est alors perdu, c’est la possibilité même de la confrontation intellectuelle, seule susceptible d'enrichir les échanges. Cette logique produit par ailleurs un effet d’élitisme trompeur. Ces scènes deviennent des vitrines pour les orateurs, instituant l’autopromotion comme un objectif en lieu et place de la recherche et du partage collectifs. Richard Saul Wurman, fondateur originel de TED, a lui-même dénoncé cette dérive vers l’enregistrement « spectacle », éloignée de l’improvisation et du risque intellectuel. Au lieu d’un espace d’émergence, la conférence devient un produit fini, un show, un stand-up convenu.

L’analyse de Jacques Rancière éclaire cette évolution. Dans son ouvrage Le Partage du sensible. Esthétique et politique, il montre que l’ordre social se fonde sur une organisation préalable de ce qui peut être vu, entendu, dit et pensé. Autrement dit, les formes dominantes de la parole et de l'expression déterminent ce qui apparaît comme audible et visible, et ce qui doit demeurer relégué « hors du champ commun ». Les conférences actuelles exemplifient ce phénomène. En éliminant l’imprévu, elles fabriquent un cadre esthétique, spectaculaire, qui neutralise le conflit et l’incertitude. Le désaccord et la surprise, moteurs de la pensée, sont remplacés par la répétition et la performance maîtrisée. L’analyse de Jürgen Habermas vient renforcer ce constat. Dans sa théorie de l’espace public, il rappelle que les dispositifs de parole devraient incarner un lieu de délibération rationnelle et critique, accessible à tous. Or, il démontre que cet espace a progressivement été colonisé par la logique marchande et médiatique, transformant la discussion en consommation de discours convenus. Cette substitution est désormais un réel problème, car elle appauvrit l’espace public de parole, transforme la scène en vitrine fermée, prive les participants de la possibilité de remettre en cause les évidences et interdit l’émergence d’idées imprévues. Elle enferme la pensée dans un cercle de certitudes qui se répètent et bloquent toute dynamique critique ou inventive. Cette critique rejoint celles d’Isabelle Stengers et d’Edgar Morin sur l'évolution générale de nos sociétés. Stengers dénonce la « fast science », rapide et conforme, qui sacrifie la profondeur à l’efficacité. Morin, pour sa part, met en garde contre l’« intelligence aveugle » née de la simplification excessive. Les formats actuels des conférences rejouent et amplifient ces écueils en maximisant vitesse, absence d’approfondissement technique ou scientifique et incapacité à rendre justice à la complexité.

Il faut enfin rappeler que dans un monde accéléré, dans lequel la valeur se mesure à la rapidité et à la performance, les formats longs, dialogiques et imprévisibles deviennent difficiles, si ce n'est impossibles, à organiser. Notre rapport au temps s’est contracté au point de faire disparaitre notre disponibilité pour des expériences qui ne produisent pas immédiatement un résultat. Les conférences actuelles, millimétrées, reflètent cette pression sociale du temps. Tout doit être dit en dix minutes, synthétisé en slogans, emballé pour tenir dans un créneau limité, restitué en 5 slides ! Cela crée un paradoxe. Plus les moyens techniques permettent la multiplication des événements, plus le temps accordé à chacun se réduit. La confrontation intellectuelle exige pourtant lenteur, hésitation, errance, échange et reprise. Autrement dit, la condition temporelle indispensable à la pensée constructive est progressivement exclue de ces espaces d'expression, les vidant de leur utilité. En clair, nous participons volontairement à des rencontres qui sont de plus en plus rythmées, mais vidées de leur substance pour des raisons obscures, tout en constatant que nous n’en retirons presque rien de valorisable !

Comment dès lors retrouver le sens de ces espaces ? Une piste féconde et provocatrice serait d’oser l’invitation surprise, en donnant la parole à des inconnus de dernière minute. Leur présence, inattendue et non scénarisée, introduirait un élément de désordre créatif et obligerait les intervenants à sortir du confort convenu. Cette possibilité de briser le cercle fermé des invités habituels constitue une manière de réintroduire l’imprévu et d’ouvrir le champ des idées. Il ne s’agit pas d’abolir les conférences, mais de les reconcevoir. Les transformer en véritables lieux d’expérimentation collective, dans lesquels l’imprévu a sa place, le temps long permet la nuance, et la confrontation est acceptée comme condition de progrès. Cela suppose de passer de la logique du message maîtrisé à celle du risque partagé. Il faut réintroduire de l’hésitation, afin que la parole redevienne vivante et que l'incertitude reprenne sa place.

Le format de la conférence « inversée » perturbe également la logique traditionnelle. Au lieu de placer les experts au centre et les participants dans une posture d’écoute, cette forme d'intervention confie à l’auditoire le rôle principal de producteur de contenu. Les participants apportent expériences, interrogations et pistes d’action. Les experts réagissent en direct, en commentant et en enrichissant la matière brute. Ce dispositif rompt la hiérarchie bien ordonnée de la situation actuelle et instaure une dynamique horizontale. Il favorise l’imprévu, la co-construction et la diversité des voix. Loin du spectacle calibré, il redonne place au conflit constructif. Il permet de faire émerger des idées inattendues et singulières. La conférence « inversée » transforme l’événement en laboratoire collectif de pensée. Ces modèles d'interaction s’inscrivent dans la mouvance plus large des méthodes participatives apparues dès les années 1980 avec les unconferences et les Open Space Technology de Harrison Owen. Ce dernier avait théorisé une idée simple issue du constat que les discussions les plus riches se produisent en marge des rencontres formelles. Le terme précis de "reverse conference" est utilisé dans différents contextes depuis les années 2010, notamment dans le cadre du programme Erasmus+ (Teach With Erasmus), qui en a proposé une formalisation méthodologique. Dans ce cadre, ce format se définit comme une rencontre durant laquelle le public devient l’acteur principal, tandis que les experts ou invités extérieurs interviennent comme répondants, enrichisseurs ou contradicteurs.

Enfin, s'il existe encore une place pour ces rencontres, ce ne sera qu'à la condition d’assumer un temps délibératif qui échappe à la logique de la vitesse. Certains formats récents cherchent justement à réintroduire le temps long, en acceptant le désordre et l’imprévu. Leur enjeu est de redonner un rythme à la pensée, en rupture avec l’urgence généralisée. Bruno Latour a montré que les « matters of concern » imposent de penser ensemble ce qui nous concerne au lieu de se réfugier derrière des évidences figées. C’est bien cela qu’il faudrait retrouver dans nos conférences. C'est-à-dire des situations dans lesquelles les idées ne sont pas récitées, mais éprouvées, dans lesquelles le public ne reçoit pas un produit, mais participe à un processus. Redonner sens aux conférences consisterait à les réinventer comme des lieux qui reconnaissent l’incertitude, la friction et l’ouverture comme des conditions de réussite des rencontres et non comme des perturbateurs. Cependant, le risque pour les intervenants change, comme nous pouvons facilement l'imaginer. Du haut de leurs estrades, ils ne seront plus des potentats, mais des individus porteurs d'une connaissance dont ils devront démontrer la véracité !

Tag(s) : #Innovation, #Conference
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