L’exaptation constitue l’un des concepts modernes les plus puissants pour repenser l’innovation technologique, scientifique et sociale hors des cadres intentionnalistes et finalistes dominants. Elle permet de comprendre comment des ruptures majeures émergent de la réaffectation contingente d’objets, de savoirs ou de dispositifs existants dans des contextes radicalement nouveaux. Ce concept, issu de la biologie évolutive, a progressivement acquis une portée transdisciplinaire qui dépasse largement son champ d’origine. Le terme est introduit en 1982 par Stephen Jay Gould et Elisabeth Vrba afin de corriger les biais téléologiques du vocabulaire adaptationniste. Dans leur article Exaptation a missing term in the science of form, les auteurs montrent qu’une caractéristique peut être sélectionnée pour une fonction donnée ou même sans fonction adaptative précise, puis être ultérieurement cooptée pour un usage entièrement différent. L’exaptation rompt ainsi le lien entre origine, intention et fonction. Elle ne décrit pas une optimisation, mais une disponibilité fonctionnelle révélée a posteriori.

Si l'adaptation suppose une forme de sélection orientée vers une fonction identifiable, l’exaptation repose au contraire sur la contingence, l’historicité et la pluralité des usages possibles. Elle introduit une dissociation entre la fonction initiale et les sens détournés qui ouvre un espace théorique nouveau pour penser l’innovation. Dis autrement, un objet exapté n’est pas conçu pour ce qu’il devient et pourtant il se transforme pour adopter une autre utilité parce qu’un nouveau régime de contraintes, de pratiques ou de problèmes lui confère une fonction inédite. Cette approche repose sur plusieurs principes structurants. Le premier est la « non-téléologie ». Cela signifie que l’exaptation refuse toute lecture finaliste du progrès technique ou scientifique. En d'autres termes, les innovations majeures ne sont pas l’aboutissement logique d’un plan mais le résultat de bifurcations imprévues. Le second principe est la relationalité. Une exaptation n’existe jamais en soi. Elle apparaît dans la rencontre entre un existant et un nouveau contexte d’usage. Le troisième principe est la temporalité décalée. Il existe souvent un écart long entre l’apparition d’une structure et sa réaffectation fonctionnelle. Ce décalage rend l’exaptation fondamentalement imprédictible.

Sur le plan méthodologique, penser l’innovation par l’exaptation implique un déplacement profond des cadres d’analyse. Il n'est plus question d’évaluer la nouveauté d’un objet, mais sa plasticité d’usage. Par conséquent, il ne s’agit plus de planifier des trajectoires d'innovations, mais de maintenir des réservoirs de potentialités. La recherche, par exemple, devient un espace de mise en disponibilité plus qu’un processus de résolution ciblée de problèmes. Il s’agit d’un cas paradigmatique, parce que la recherche rend particulièrement visibles les tensions entre finalisation, indétermination et reconnaissance a posteriori des usages. Les dynamiques « exaptatives » qu’elle donne à voir traversent tout autant l’ingénierie, les organisations, les pratiques de soin, les usages sociaux ou les infrastructures territoriales. Cette approche est aujourd’hui mobilisée dans les sciences de l’innovation, l’économie évolutionnaire et la théorie des systèmes complexes. Les exemples empiriques d’exaptation sont nombreux et bien documentés. Le cas du World Wide Web est emblématique. Tim Berners-Lee conçoit, en 1989–1990, lors de ses séjours professionnels au CERN, un système local de gestion de documents scientifiques destiné à faciliter le partage d’informations entre chercheurs. Ce dispositif n’a aucune vocation initiale d'ordre commercial, social ou politique. Son exaptation progressive en infrastructure mondiale de communication transforme radicalement les économies, les sociabilités et les institutions. Aucun programme d’innovation intentionnelle n'aurait pu planifier un tel devenir. Un autre exemple majeur concerne les réseaux neuronaux artificiels. Initialement développés dans les années 1950 comme modèles abstraits d’apprentissage statistique inspirés de la neurobiologie, ils restent cantonnés plusieurs décennies à des usages académiques marginaux. Leur exaptation récente vers la génération de langage, la vision artificielle, la création assistée ou la découverte de structures moléculaires constitue une rupture systémique. Les travaux contemporains en intelligence artificielle montrent que ces usages n’étaient ni anticipés ni même imaginés dans les cadres initiaux de conception. Dans le champ des sciences du vivant enfin, la technologie CRISPR Cas9 illustre une exaptation radicale. Il s’agit à l’origine d’un mécanisme immunitaire bactérien permettant de se défendre contre des virus. Son exaptation en outil d’édition génomique repose sur un transfert interdisciplinaire entre microbiologie fondamentale et ingénierie biomédicale. Les travaux d’Emmanuelle Charpentier et de Jennifer Doudna montrent que cette translation fonctionnelle n’était ni visée ni planifiée.

Les dimensions sociales de l’exaptation sont déterminantes car elle ne se produit jamais isolément. Elle suppose des collectifs capables de reconnaître la valeur d’un usage non prévu. Mais elle dépend surtout d’institutions qui tolèrent l’incertitude, l’échec et l’inachèvement. Les travaux de sociologie des sciences montrent que les environnements dominés par l’évaluation quantitative, la performance immédiate et le benchmarking tendent à inhiber totalement l’exaptation en forçant toute connaissance à justifier immédiatement son utilité. Par ailleurs, sur le plan philosophique, l’exaptation prolonge les projections du pragmatisme et résonne également avec la phénoménologie. Plus profondément encore, l’exaptation constitue une critique évidente des idéologies contemporaines de l’optimisation et de l’adaptation permanente. Elle montre que les « ruptures » les plus fécondes ne résultent pas d’une adaptation accélérée au présent mais d’une capacité renouvelée à réinterpréter notre environnement. Cela invite à penser l’innovation comme une écologie des possibles plutôt que comme une course à la performance et au court terme. En ce sens, l’exaptation est un outil critique pour repenser les politiques de recherche, les stratégies d’innovation et les modèles de développement.

Ce cadre de compréhension peut être approfondi par un croisement explicite avec plusieurs traditions philosophiques contemporaines qui permettent d’en préciser la portée ontologique, épistémologique et politique. L’exaptation trouve un écho direct dans la théorie de l’individuation et dans la critique de la conception substantialiste des objets techniques de Gilbert Simondon. Ce dernier insiste sur le caractère métastable et sur la marge d’indétermination fonctionnelle d'un objet technique qui subsiste toujours au-delà du schéma initial de conception. L’exaptation constitue donc une forme d'actualisation tardive d’un potentiel resté latent, rendu opérant par un changement de milieu associé. Ce n’est pas l’objet qui change, mais le système de relations dans lequel il s’insère. Le pragmatisme de John Dewey apporte un second éclairage décisif. Pour lui, la connaissance émerge de la résolution de situations problématiques concrètes. Les usages ne sont pas l’application d’une finalité préalablement définie, mais le résultat d’une quête située. L’exaptation est ici l'acquisition d'une nouvelle fonction parce que l'objet technique est engagé dans une nouvelle situation d’expérience qui le requalifie. La valeur d’usage est alors produite par l’interaction entre acteurs, environnements et problèmes. Enfin, la pensée de Bruno Latour permet de situer l’exaptation dans une ontologie relationnelle et actantielle. Dans la théorie de l’acteur réseau, les objets techniques ne sont jamais de simples instruments passifs, mais des actants qui participent à la configuration des collectifs. Une exaptation correspond alors à une reconfiguration du réseau socio-technique dans lequel un objet change de rôle, de statut et de pouvoir d’agir. Ce déplacement est politique au sens où il redistribue les dynamiques d’action. Ces croisements philosophiques permettent de saisir l’exaptation comme bien plus qu’un mécanisme d’innovation. Elle apparaît comme un révélateur des limites des ontologies finalistes, des épistémologies de la maîtrise et des politiques de l’optimisation. Elle engage une autre manière de penser le devenir des objets, des savoirs et des sociétés, fondée sur la contingence, la relation et l’ouverture des possibles.

Cette relecture ouvre directement sur une articulation entre exaptation et dynamiques collectives dans une perspective postlibérale. Si le libéralisme classique puis néolibéral conçoit l’innovation comme le résultat d’initiatives individuelles rationnelles évoluant dans un marché optimisateur, l’exaptation déplace le centre de gravité vers des potentiels distribués, émergents et fondamentalement collectifs. Une exaptation n’est jamais le produit d’un agent isolé et suppose des milieux, des institutions, des savoirs partagés et des formes de coopérations souvent non intentionnelles. Dans cette perspective, ces dynamiques ne peuvent plus être réduites à des compétences individuelles ou à du capital humain. Elles relèvent de configurations collectives capables de rendre un existant réutilisable, mais différemment. Cela inclut la faculté de maintenir des objets ou des savoirs en suspens, de tolérer leur inutilité provisoire, de favoriser leur circulation entre domaines hétérogènes et de reconnaître la valeur d’usage non anticipée. L’exaptation devient ainsi un indicateur de maturité collective plutôt qu’un exploit entrepreneurial. Une telle perspective conduit à une critique structurelle du modèle néolibéral de l’innovation. Les dispositifs centrés sur la concurrence permanente, l’évaluation quantitative continue et la rentabilité immédiate tendent à assécher les dynamiques « exaptatives ». En forçant chaque activité à justifier sa finalité à court terme, ils réduisent la possibilité même de réaffectation imprévue. À l’inverse, des institutions orientées vers la soutenabilité, la mutualisation et la confiance produisent des environnements propices à l’exaptation.

Dans un cadre postlibéral, l’innovation devient un processus de transformation collective des possibles. Les politiques publiques, les organisations et les entreprises ne sont plus évaluées sur leur capacité à optimiser, mais sur leur aptitude à préserver et à enrichir des réservoirs de potentialités. L’exaptation relève bien d'une dimension stratégique pour évaluer la robustesse et la résilience des sociétés face à l’incertitude. Cette articulation entre exaptation et dynamiques collectives invite enfin à repenser la notion même de développement. Il ne s’agit plus d’accélérer la production de nouveautés, mais de cultiver des conditions dans lesquelles l’existant peut devenir autre. Une telle orientation ouvre la voie à des formes de prospérité fondées sur la réinterprétation, la transmission et la recomposition plutôt que sur l’extraction et l’optimisation. Elle dessine les contours d’un imaginaire postlibéral de l’innovation, dans lequel la créativité n’est plus un impératif individuel, mais une propriété émergente des collectifs.

Dans cette perspective, un cas récent permet de rendre tangible le passage d’un imaginaire libéral de l’innovation à une dynamique « exaptatives » effectivement observée dans un secteur fortement régulé. L’histoire de l’Ozempic illustre de manière frappante un cas emblématique d’exaptation. Elle commence dans la recherche fondamentale sur le métabolisme au tournant des années 1990, lorsque les scientifiques identifient le rôle du GLP-1. C'est une hormone intestinale impliquée dans la régulation de la glycémie, mais inutilisable comme médicament en raison de sa dégradation rapide. Cela conduit au développement d’agonistes du récepteur GLP-1 plus stables, notamment par la société Novo Nordisk, avec pour objectif strict le traitement du diabète de type 2. Lors des essais cliniques, les médecins observent chez les patients une perte de poids significative, d’abord considérée comme un effet secondaire non visé, puis progressivement reconnue comme un effet robuste, reproductible et cliniquement pertinent. Il est lié à l’action de la molécule sur les circuits neurobiologiques de l’appétit et de la satiété, ce qui conduit à concevoir de nouveaux essais dédiés à l’obésité. Sans modifier la structure du médicament, s'engage alors un long processus collectif de requalification impliquant cliniciens, chercheurs, agences de régulation et industriels. Cette exaptation pharmacologique transforme ainsi la fonction dominante du produit, qui passe d’un antidiabétique à un traitement de l’obésité. C'est aujourd'hui devenu un phénomène social et économique majeur marqué par une diffusion massive, des usages hors indication, des tensions d’accès aux soins et des débats éthiques sur la médicalisation du corps. Cela fait de l’Ozempic un exemple contemporain emblématique d’exaptation qui, sans changer une molécule, acquiert, par reconnaissance institutionnelle et sociale, une fonction nouvelle aux effets qui vont bien au-delà du champ biomédical.

Ce dernier exemple permet de comprendre que l'exaptation ne doit pas être comprise comme une anomalie heureuse ou comme un simple effet secondaire opportunément exploité. Elle constitue un mode fondamental de transformation des systèmes scientifiques, techniques et sociaux. Elle révèle que les innovations les plus décisives ne procèdent pas d’une maîtrise accrue du futur, mais d’une capacité collective à reconnaître, interpréter et instituer des usages inattendus à partir de l’existant. Le cas de l’Ozempic montre avec une netteté particulière que cette reconnaissance n’est jamais neutre. Elle engage des arbitrages normatifs, des choix politiques, des redistributions de ressources et des reconfigurations profondes des imaginaires sociaux. En ce sens, l’exaptation agit comme un révélateur critique des limites des modèles dominants actuels de l’innovation. Elle met en évidence l’inadéquation des régimes fondés sur l’optimisation permanente, la finalisation stricte et l’évaluation permanente et à court terme pour penser des transformations de long cours. Là où ces régimes cherchent à réduire l’incertitude, l’exaptation montre que l’incertitude constitue au contraire une ressource structurante, à condition d’être socialement et institutionnellement soutenable.

La portée de l’exaptation dépasse ainsi largement la seule question de l’innovation technologique. Elle invite à repenser les politiques de recherche, les cadres réglementaires, les formes de gouvernance et les critères d’évaluation à partir de leur capacité à préserver des marges de réinterprétation et de recomposition. Elle ouvre enfin une perspective postlibérale dans laquelle le devenir collectif ne se joue pas dans l’accélération ou la compétition, mais dans l’attention portée aux détours, aux usages imprévus et aux potentialités latentes. À travers l’exaptation, ce n’est pas seulement une autre théorie de l’innovation qui se dessine, mais une autre manière d’habiter l’incertitude et de faire société dans un monde fondamentalement ouvert.

Tag(s) : #Innovation, #Exaptation, #Technologie, #Recherche, #Société
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