L’idée selon laquelle la technologie serait un facteur autonome de progrès constitue l’un des mythes les plus puissants de la modernité issue des Lumières. C'est la thèse centrale du livre « Pouvoir et Progrès », publié en 2024 par Daron Acemoglu et Simon Johnson. Ces derniers montrent que les innovations ne se traduisent pas automatiquement par des gains collectifs, des améliorations des conditions de vie ou une meilleure santé. Cette croyance a nourri autant les récits de croissance que les agendas politiques néolibéraux et les promesses d’un avenir toujours meilleur. Le livre propose une critique décisive de cette illusion par une relecture rigoureuse de l’histoire technologique comme terrain de lutte. Les innovations y apparaissent toujours situées dans des structures sociales, politiques et économiques qui en déterminent les usages et les finalités.

Ce travail s’inscrit dans la tradition des travaux en sciences sociales historiques, tels que Karl Polanyi, Gaetano Mosca ou Thomas Piketty. Il s’agit d’un diagnostic solidement documenté, traversant un millénaire d’histoire, qui déconstruit l’idée selon laquelle progrès technique et progrès humain seraient naturellement alignés. Les auteurs démontrent que les choix technologiques ne sont jamais purement techniques. Ils sont généralement sociaux, économiques et politiques, bien avant de porter attention à la dimension technique. Le progrès, loin de ruisseler automatiquement, peut, au contraire, renforcer les positions dominantes et les inégalités sociales. Dans certaines configurations institutionnelles seulement, il peut globalement contribuer au progrès.

L’histoire devient alors le témoin d'un laboratoire d'expérimentations politiques. Le premier enseignement majeur du livre concerne l’usage différencié des technologies selon les contextes sociaux. Les innovations agricoles médiévales, la mécanisation industrielle, l’automatisation numérique actuelle n’ont jamais profité universellement. Elles servirent souvent à concentrer les revenus, à précariser les statuts, à renforcer les asymétries de pouvoir. Daron Acemoglu et Simon Johnson analysent ainsi les logiques économiques contemporaines qui sont particulièrement marquées dans le numérique. En effet, l’innovation n’est pas, aujourd’hui, orientée par des besoins collectifs, mais par des intérêts financiers à court terme. Le capital-risque, les marchés boursiers, les structures de propriété privée conduisent les entreprises technologiques à privilégier des modèles fondés sur l’extraction de données, les effets de diffusion virale et la captation monopolistique. Les grandes plateformes verrouillent des écosystèmes rentables plutôt qu’elles ne participent à l’efficacité économique globale. Cette logique spéculative transforme l’innovation en instrument d’accumulation, en rupture avec toute perspective de diffusion équitable ou une quelconque notion de progrès humain.

La critique de la théorie du ruissellement constitue un autre fil directeur de ce livre. Popularisée par les tenants du néolibéralisme, elle s’effondre à l’épreuve des données historiques. La croissance liée à l’innovation ne profite à la majorité que lorsque des institutions fortes, des mécanismes de redistribution et des structures collectives permettent de l’orienter vers des finalités communes. Les Trente Glorieuses apparaissent à ce titre comme une exception. La dynamique technologique y a été encastrée dans un modèle de compromis social, avec des syndicats puissants, des États stratèges et des dispositifs de régulation. Depuis les années 1980, le retour au « laisser-faire » technologique a conduit à l’intensification des inégalités, à l’effacement des protections collectives et à la dissolution des espaces de délibération.

Un autre axe fondamental du livre consiste à déconstruire l’idéologie du techno-solutionnisme. Ce discours, promu essentiellement par la Silicon Valley et relayé par toute une frange techno-addict (ndrl), présente chaque innovation comme une réponse optimale, suffisante et indiscutable. Il transforme les problèmes sociaux en défis techniques et les choix politiques en automatismes algorithmiques. Les auteurs montrent que ce discours permet de contourner la régulation, d’écarter les contre-pouvoirs et d’imposer des normes techniques à travers des logiques de marché. Les élites technologiques prétendent œuvrer pour l’efficacité, mais elles construisent en réalité des solutions opaques, qui désintègrent du lien social et insensibles à toutes les formes d'injustices. Le techno-solutionnisme est donc une stratégie d’évitement du politique pour finalement proposer un projet politique « déguisé » en rupture radicale et uniquement porteur d'intérêts individuels.

Les auteurs consacrent enfin plusieurs chapitres à l’analyse de l’automatisation numérique et de l’intelligence artificielle. Ils montrent que les orientations technologiques actuelles ne relèvent pas de nécessités techniques, mais de choix structurels et partisans. L’automatisation est privilégiée non pour améliorer le travail, mais pour réduire les coûts salariaux, maximiser les profits, et accroître l’autonomie des firmes vis-à-vis des revendications collectives. Le progrès devient un instrument de précarisation, de distanciation sociale et de perte de contrôle. Les plateformes, les IA génératives, les dispositifs de surveillance algorithmique participent alors d’une œuvre de reconfiguration des pouvoirs. Les travailleurs sont évincés des décisions, les consommateurs sont dépossédés de leur vie privée, les citoyens sont spoliés de leurs droits, les régulateurs sont placés devant des dépendances incontournables vis-à-vis d’architectures techniques opaques. La « big tech » incarne désormais ce pouvoir technico-entrepreneurial qui échappe au contrôle public tout en imposant des normes sociales et éthiques implicites, mais déterminantes.

La critique de ce livre rejoint les analyses de Shoshana Zuboff dans « L’âge du capitalisme de surveillance » et celles de Naomi Oreskes dans « Le grand mythe ». Les technologies numériques deviennent des dispositifs d’enrôlement, d’assujettissement et d’extraction, masqués sous des promesses de performance et d'améliorations des conditions de travail des individus. Daron Acemoglu et Simon Johnson réactivent ici la critique formulée par Jacques Ellul. Ce dernier analysera, dès les années 1950 dans « La technique ou l'enjeu du siècle », la technique comme un système autonome, auto-renforcé, qui échapperait à la souveraineté collective. Pour Jacques Ellul, la rationalisation technologique n’optimisait pas uniquement les moyens. Elle réduisait la capacité d’action politique, neutralisait les délibérations et transformait la décision publique en enregistrement de contraintes techniques. Toute régulation devenait marginale. Le progrès technique était alors présenté comme un facteur de dépossession, et donc finalement, de régression du progrès humain.

Sous la surface du livre « Pouvoir et Progrès » affleure finalement la description d'une dynamique d’aliénation. Elle n’est pas nommée comme telle, mais constitue une matrice implicite de l'ouvrage. Aliénation du travail, lorsque le contenu et le sens de l’activité échappent aux travailleurs. Aliénation cognitive, lorsque la complexité technique rend les systèmes inintelligibles. Aliénation politique, lorsque les décisions sont confisquées. Aliénation existentielle, lorsque le progrès nourrit l’impuissance. Ces formes d’aliénations renvoient à la pensée de Gilbert Simondon (Du mode d’existence des objets techniques, 1958), qui montrent comment l’homme perd le lien avec les processus de concrétisation technique.

Pour autant, le livre « Pouvoir et Progrès » ne se limite pas à une critique. Il propose une orientation politique et renvoi à un progrès partagé qui suppose une maîtrise sociale des choix technologiques. Cela impliquerait la restauration de contre-pouvoirs, la revalorisation de la régulation publique, la réappropriation citoyenne des infrastructures numériques. Les auteurs appellent à soutenir une innovation inclusive, à encadrer la captation des données, à démocratiser l’accès aux bénéfices de la technologie. Le rôle des médias, peu théorisé dans le livre, m'apparaît pourtant comme un facteur essentiel dans la consolidation du pouvoir technologique. Non seulement les médias participent à la légitimation des trajectoires dominantes, mais ils disqualifient les alternatives en amont de tout débat. La réappropriation du progrès passe donc aussi par une refondation des conditions d'utilisation de l’espace médiatique, sans quoi aucune bifurcation démocratique ne pourra émerger.

Le progrès n’est jamais inévitable. Il est fait de conflits, de résistances, de négociations. Toute innovation est orientable. L’histoire montre que les trajectoires techniques peuvent être infléchies. Mouvements ouvriers, luttes féministes, combats écologistes ont permis d’ouvrir des bifurcations. Le progrès est donc un champ de bataille. Sa justice dépend de notre capacité à en débattre, à l’encadrer, à en redistribuer les fruits.

Tag(s) : #Innovation, #Technocratie, #Alienation, #IA, #Progrés
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